12 juillet 2007

Remise en état

J'avais fini mon rapport d'expertise et, pour une fois, je souhaitais le déposer en main propre. J'ai donc pris rendez-vous avec le juge d'instruction pour lui remettre mon travail et apporter des précisions sur l'affaire concernée.

Quand je suis arrivé, j'ai trouvé sa porte close et la greffière m'a informé qu'une urgence avait décalé à l'improviste notre rendez-vous d'une heure.

Une heure à tuer dans un tribunal: je me promène dans les couloirs à la recherche d'une salle d'audience pour me glisser dans le public. Chic, comme à la télé!

Par une porte entrouverte, gardée par un policier, j'aperçois une certaine animation: des avocats, des magistrats et du public... Je me glisse au fond de la salle et écarquille les yeux tout en ouvrant bien grandes les oreilles.

Tant d'avocats et tant de monde dans la salle, quelle affaire pouvait donc bien se jouer ici dont je n'avais pas entendu parler, enfermé que j'étais dans mon bureau pendant mon expertise? L'affaire ELF? L'affaire des frégates de Taïwan?

Non, une simple "mise en état".

Si j'ai bien compris le concept, il s'agit pour les magistrats de faire convoquer à la même heure toutes les parties de toutes les affaires du jour et de voir si les affaires sont "en état" d'être traîtées correctement le jour même. Le magistrat présent s'informe par exemple de la régularité de la procédure suivie dans chaque dossier, il règle les incidents liés à l'échange des conclusions et à la communication des pièces, etc. Accessoirement, il règle aussi l'ordre de passage des affaires. Priorité semble-t-il à l'avocat dont l'inscription au Barreau est la plus ancienne, mais aussi aux avocats venant de loin, ou aux affaires complexes nécessitant la présence de nombreuses personnes... Autant dire que si votre affaire est simple, que votre avocat est inscrit depuis peu au barreau local, ainsi que l'avocat de votre adversaire, vous n'êtes pas sorti du Palais...

Si je parle de cela aujourd'hui, c'est qu'il me reste de ce souvenir un sentiment de malaise: j'étais assis dans un public essentiellement constitué des personnes concernées par les affaires du jour. Ces personnes avaient la mine sombre et visiblement rêvaient d'être ailleurs.

En face de nous, un joyeux ballet se déroulait sous nos yeux: les avocats se tutoyaient tous, des plaisanteries fusaient entre eux, avec le magistrat et le greffe. Bref, nous assistions à une réunion de travail "entre collègues" plutôt rigolote.

Sauf que je sentais que les personnes présentes n'étaient pas du tout d'accord. Leur affaire représentait à leur yeux un éléments très important de leur vie. Leur temps est précieux (ils ont pris un jour de congé au travail),leurs attentes immenses, leurs angoisses extrêmes. Comment mon avocat peut-il plaisanter avec l'avocat de mon adversaire qui m'a tant fait souffrir? Pourquoi ce climat de plaisanterie dans ce lieu? Autant d'interrogations que je lisais sur les visages.

Maintenant je sais que deux amis avocats peuvent plaider l'un contre l'autre en défendant au mieux les intérêts de leurs clients respectifs. Leurs intelligences s'affrontent à travers le développement de leurs arguments, leur persuasion. Ils n'en restent pas moins amis "en dehors du travail".

Mais sur leur lieu de travail, sachant que leurs clients les imaginent sur un ring, eux qui sont sur le grill, ils n'auraient pas du faire preuve de cette familiarité.

D'où le malaise autour de moi.

J'ai retenu la leçon. Lorsque je connais bien un avocat apparaissant dans un dossier, lors de la réunion avec les parties je fais comme si je ne l'avais jamais vu, et ne lui réserve aucun traitement de faveur. Et je ne mange pas avec les avocats des parties. Et si je connais bien l'une des parties (le monde est petit), comme cliente ou fournisseur, je refuse le dossier.

Et je ne rigole pas souvent en fait.

4 commentaires:

  1. C'était une audience civile ou pénale ? Combien y avait-il de juges ? Un ou trois ?

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  2. A ma grande honte, je ne me souviens pas avec certitude. Je dirai trois magistrats...
    En tout cas, quelle ambiance!

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  3. Et à la fin d'une expertise que deviennent les pièces (ordi, DD...)? Est ce qu'on les rend de suite au propriétaire quelque soit le contenu? Sont-elles consignées, détruites, au bout combien de temps?

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  4. En général, l'expert reconstitue les scellés en apposant son propre sceau et les restitue à la personne qui les lui a transmis.
    Cela donne parfois lieu à une manipulation de cire rouge qui m'exaspère... car je n'ai pas le matériel adéquat et pourtant je persiste à l'utiliser.

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