23 mars 2011

L'arrivée des beaux jours

Faire son service militaire, c'est aussi faire connaissance avec des opinions nouvelles, en particulier dans le domaine de la capilliculture. C'est arriver tous différents, et devenir tous identiques. L'égalité républicaine de la longueur du cheveux.

Et cette longueur égalitaire s'obtient avec un instrument d'une simplicité militaire: le sabot. Il s'agit d'un élément de plastique que l'on ajoute à la tondeuse électrique et qui permet de garantir, pour peu que l'on sache s'en servir, une longueur constante de cheveux. Il y a donc plusieurs sabots, chacun correspondant à une longueur désirée: sabot de 2, de 4, de 6, etc. J'ai très vite compris que les numéros correspondaient à une mesure de longueur en millimètre.

Dans ma caserne, ils utilisaient le sabot de 4mm. C'est peu. Très peu.

Remontons de quelques jours en arrière. J'avais reçu ma convocation m'indiquant qu'après moultes reports en raison de mes études, la patrie souhaitait qu'enfin je me présente tel jour à telle heure en gare de Lille, muni d'un minimum d'effets personnels et de la présente convocation, pour un voyage gratuit vers l'Allemagne. Ledit voyage a duré quand même 12h, notre train militaire s'arrêtant en chemin dans à peu près toutes les arrières gares, loin du public, afin que personne ne soit blessé par les objets passant par les fenêtres (en majorité des cannettes de bière, qui à l'époque étaient essentiellement en verre). Je précise également qu'il n'y avait que des appelés du contingent dans notre (très) vieux train, avec des membres de la police militaire quelque peu débordés par cette jeunesse enthousiaste.

Une fois arrivé à la caserne, nous fûmes briefés par les gradés, répartis dans les chambrés et autorisés à dormir un peu.

Le cycle de sommeil a vite été perturbé par un réveil à 5h du matin par des gradés nous demandant (de manière très sonore) de descendre nous mettre en tas en rang en groupe afin d'écouter le programme de la journée: distribution du paquetage, apprentissage de la marche au pas et passage chez le coiffeur.

Pour une raison que j'ignore, nous n'avons pas pu passer chez le coiffeur le premier jour, mais le troisième jour. Ce qui fait que pendant trois jours, la caserne a hébergé plus d'une centaine de jeunes hommes aux longueurs de cheveux très diverses. Cela a, semble-t-il, choqué de nombreuses huiles, au point donc que le troisième jour, une armada d'appelés s'est occupée de nous.

Nous voici donc encore en file indienne dans les couloirs de la caserne, attendant notre tour sans trop savoir à quelle sauce nous allions être mangé. Les militaires ont le chic pour créer des situations où l'on attend derrière une porte à travers laquelle filtre une certain nombre de bruits effrayants, et où les suppliciés sortent par une autre porte.

J'entre à mon tour, avec trois autres condamnés.

Quatre fauteuils nous attendent. Le sol est jonché de cheveux. Je réponds poliment aux blagues qui fusent des appelés-apprentis-coiffeurs. Je prends place dans l'un des fauteuils. Dans le fauteuil d'à côté, l'appelé a la longue chevelure des adeptes du heavy metal. Il sera ma chance en focalisant toute l'hilarité haineuse des coupeurs de tifs. Ils lui "dessineront" quelques signes cabalistiques indiens avec la tondeuse électrique.

Je suis ressorti avec le crâne rasé à 4mm.

De retour dans nos chambrés, impossible de nous reconnaître les uns les autres. Le lendemain matin, lorsque les cris des gradés nous tiraient du lit et que je me trainais jusqu'à la salle de bain commune, un réflexe m'avait fait prendre mon peigne dans ma trousse de toilette. Je regardais tristement dans la glace ce visage étranger avec la main levée pour se coiffer. L'ombre d'un sourire l'a éclairé: je n'aurais plus besoin de me coiffer pendant plusieurs semaines. Dans un coin de la salle de bain, un appelé pleurait en silence. Je reconnus mon voisin de torture adepte du métal lourd.

Dans la cour, le lieutenant nous a dit:
"Transmetteurs, avec l'arrivée des beaux jours, un vent frais vous rafraichira la tête".
Une phrase creuse dont seuls certains ont le secret.

C'était la fin de ma coupe à la Beatles.
Et maintenant, avec le recul, je sais que c'était la fin d'une période de ma vie.
Une période importante qu'on appelle la jeunesse.

19 mars 2011

Les grands moments de solitude

J'écris souvent des billets sur les "succès" que je rencontre dans mes expertises judiciaires, et curieusement beaucoup moins sur les échecs ou les moments de solitude auxquels j'ai du faire face. Encore que...

Il m'arrive parfois dans une réunion d'expertise qu'au moment où je demande aux parties d'entrer dans le vif du sujet, c'est-à-dire la partie technique, d'écouter l'exposé fait par un des informaticiens et de me rendre compte que je ne comprends rien à ce qu'il explique.

C'est une sensation très désagréable, surtout quand on a l'étiquette de "l'expert", c'est-à-dire de celui qui sait tout sur tout (en matière informatique).

Je pense que déjà à ce stade de la lecture du billet, certains des lecteurs doivent se dire: "mais il est nul cet expert...", comme d'ailleurs certains de mes interlocuteurs lors des expertises judiciaires.

Cela provient du fait que beaucoup de gens pensent qu'un expert judiciaire est un spécialiste de son domaine, et en ce qui me concerne, un spécialiste en informatique. C'est vrai, mais d'un point de vue macroscopique seulement. Le magistrat qui va désigner un expert judiciaire dispose d'une liste de disciplines dans laquelle il va sélectionner un spécialiste de cette discipline (l'informatique par exemple). Mais l'informatique est un vaste champ de compétences possibles, avec une multitude de métiers très différents les uns des autres. Etes vous sur qu'un développeur java comprendra les subtilités du déploiement multisite d'un ERP? Un spécialiste de la sémantique dénotationnelle navigue dans un univers très différent du spécialiste de la sécurité informatique (enfin, je crois).

Mon univers à moi, c'est celui du service informatique d'une école d'ingénieurs. J'y travaille comme chef de service et comme professeur. J'en ai les compétences (enfin, j'espère) et les limites.

Lorsque le greffe du tribunal m'adresse une décision de désignation d'expert judiciaire, j'ai très peu d'informations techniques sur le problème. J'ai souvent fait remarquer ici sur mon blog que j'arrivais la plupart du temps lors des interventions in situ sans connaissance sur le nombre d'ordinateurs, ni les systèmes d'exploitation en présence.

Il est donc souvent difficile de refuser une mission parce que l'on ne se sent pas compétent, puisqu'on ne le sait pas encore.

Il m'est arrivé souvent, en discutant avec des informaticiens spécialistes, d'entendre comme critiques sur les experts judiciaires: "ah mais l'expert judiciaire que j'ai connu dans tel dossier, il était vraiment nul, il ne connaissait pas le procédé machin et n'avait jamais travaillé sur le programme truc!"

Le problème, c'est que des spécialistes du logiciel truc, il y en a peut-être un ou deux en France, et qu'il y a peu de chance qu'ils aient eu envie de demander leur inscription sur la liste des experts judiciaires (de leur Cour d'Appel), et encore moins que le magistrat de votre coin ait pu le désigner s'il habite l'autre bout de la France. Et je ne vous parle même pas du coût de l'expertise qui en découlerait.

J'ai eu une mission d'expertise judiciaire sur des problèmes informatiques rencontrés par un jeune aveugle. J'en parle un peu ici. Et bien, c'était la première fois que je découvrais l'environnement matériel et logiciel d'un malvoyant. Il a donc fallu que très rapidement je comprenne les tenants et aboutissants de sa problématique, ce qui n'a pas été très simple, ce qui lui a fait peut-être penser que j'étais mauvais.

Mais l'un de mes plus grands moments de solitude a été quand, au milieu d'un débat houleux, l'un des participants a tapé du point sur la table en disant:
"IL N'EST PAS NORMAL QUE LE HDJFKGT DU LOGICIEL ZORJFUTJ AIT CESSE DE FLDKEHFHCN EN PLEINE ZJSHDUFJGKLGLM"
Et que tout le monde s'est tu en se tournant vers moi...
N'ayant compris que quelques mots de la phrase pourtant fortement déclamée, je n'ai pu que demander des explications plus claires, pendant des heures, en passant probablement pour un incompétent aux yeux du spécialiste.

Il faut savoir parfois rester modeste et ravaler sa fierté, pour mieux remplir sa mission. C'est mon côté inspecteur Columbo...

Et croyez moi, cela me sert beaucoup quand je me fais massacrer par mes étudiants dans un LAN, comme un sux0r, sans pourtant être un no0b. Comme toujours, il ne faut pas se comporter comme un lamer, sans pour autant rester un nub.

15 mars 2011

Mâles venus

Nous sommes deux devant la maison. Le temps est maussade, il fait plutôt frisquet dans le vent et le ciel est menaçant. Il est 10 heures du matin.

La petite maison est plutôt proprette avec son jardin et ses belles clôtures toutes neuves. Entourée de terrains vagues, elle n'en paraît que plus jolie dans son isolement, comme une tâche de couleurs dans un univers gris.

J'ai dans ma mallette tout le nécessaire pour une intervention en territoire technique inconnu. Je ne sais même pas combien d'ordinateurs je vais devoir analyser, ni leur âge, ni les systèmes d'exploitation que je vais affronter. Je sais simplement quelles données je dois rechercher, et encore, c'est un peu flou. Une mission floue dans un paysage gris.

L'ordonnance qui me concerne a désigné également un huissier. Chaque métier a ses détracteurs, ses clichés et sa croix à porter. Le métier d'huissier de justice porte, à mon humble avis, un lourd tribut à cette règle. Pourtant, à chaque fois que j'ai eu à travailler avec des huissiers, je n'ai rencontré que des personnes affables, compétentes et plutôt sympathiques.

Les huissiers de justice doivent parfois faire des constatations sur du matériel informatique. Ils se sont très vite formés à la spécificité du domaine, en particulier lors des constats internet à faire après s'être assuré que le cache du navigateur a bien été vidé.

La plupart des huissiers que j'ai rencontré maitrisent très bien l'informatique. Mais parfois, les magistrats souhaitent qu'ils soient assistés d'un informaticien, auquel cas ils désignent un expert judiciaire en informatique. D'où ma présence parfois à leur côté.

L'huissier sonne au portillon. Il y a de la lumière dans la maison. Une voiture est garée devant l'entrée. Tout est calme aux alentours.

Un volet roulant remonte devant la baie vitrée. Le voilage se soulève. Un visage de femme apparaît. Elle nous regarde sans sourire.

L'huissier est vêtu d'un costume sombre, il tient une sacoche à la main. J'ai un grand manteau noir, un costume passe partout, une cravate dont j'ai eu du mal à faire le nœud ce matin. Et ma mallette à la main. Nous sommes deux représentants de la Justice, investis du pouvoir d'investigation. Nous sommes deux hommes en gris observés par une femme derrière une baie vitrée.

Je ne sais pas pourquoi, mais je pense aux Men in Black.

Le voilage retombe.
La porte reste close.
L'huissier sonne une nouvelle fois.
Plus rien ne bouge dans la maison.

"Heu, on fait quoi, là, Maître?".
"Rien, l'ordonnance ne mentionne pas l'emploi de la force publique pour entrer".

Nous avons attendu 10 minutes, sonné plusieurs fois. Puis nous sommes repartis. Deux hommes puissants, la queue entre les jambes...

Deux heures de route, une heure de préparation, un peu de stress face à l'inconnu. Pour rien. Dans la voiture, sur le chemin du retour, je pousse un soupir de soulagement. Je n'aime pas ce type de mission.

10 mars 2011

Ski 2011

Ceux qui me suivent sur Twitter savent que j'ai perdu une personne proche. J'ai du mal à me remettre dans l'état d'esprit d'écriture de billets pour le blog. Je publie donc peu.

Je suis parti une semaine aux sports d'hiver avec mes enfants et leurs cousins. J'ai ainsi pu frimer pendant deux jours comme "papa célibataire" avec ses six enfants, le temps pour mon épouse et mon beau-frère de nous rejoindre.

Tout d'abord, il nous a fallu entasser toutes les affaires dans la voiture et le coffre de toit (dont un monoski, une paire de ski, un snowboard, 3 paires de chaussures et 7 casques), puis les 6 enfants et le chauffeur. La voiture restait manœuvrable et mon "vieux" GPS toujours gaillard.

Puis il a fallu faire la route jusqu'à la station: 3h prévues, 6h effectives. Six heures de route pendant lesquelles il a bien fallu trouver un coin pour faire pipi, un endroit pour répondre à la question "quand est-ce qu'on mange", sans pour autant perdre trop de places dans l'énorme cordon de voitures menant jusqu'aux stations, cordon que - curieusement à mon goût - l'on appelle bouchon.

Une fois arrivés en terre promise, il a fallu faire 3/4h de queue à l'agence de voyage pour récupérer les clefs de l'appartement, faire un rapide inventaire, mettre le courant (trouver le disjoncteur), faire changer les ampoules en panne, répartir les chambres, décharger la voiture tout en expliquant aux gentils contractuels que cela ne durera pas longtemps...

Quand on est deux ou trois adultes, toutes ces opérations sont faciles, laborieuses mais simples. Lorsque l'on est seul, et pas forcément réputé dans la famille pour sa débrouillardise domestique légendaire, le challenge était élevé.

J'ai réussi à trouver le parking souterrain prévu pour la voiture, et y garer icelle malgré son coffre de toit, les autochtones gérant l'entrée du parking m'ayant vaillamment répondu que "ça devrait passer si vous ne descendez pas trop dans les niveaux inférieurs du parking".

De retour dans l'appartement, j'ai réussi à faire mettre tout mon petit monde en tenue hivernale pour aller chercher les skis/chaussures/battons/après-skis manquants. Nous avons mis une joyeuse animation dans le magasin de location, qui curieusement était plutôt vide.

Quand je suis arrivé au guichet des forfaits, j'étais un peu sur les rotules. Pourtant, j'avais eu la présence d'esprit de noter sur un papier, la liste des prénoms des enfants avec leur âge ET leur date de naissance, et de les occuper dans l'appartement au jeu "je range mes affaires". C'est donc avec une certaine assurance que j'ai annoncé:
"Bonjour, un forfait adulte et six forfaits enfants pour la semaine, s'il vous plait".

L'hôtesse d'accueil m'a fait un charmant sourire et m'a demandé:
"Pas de problème, vous avez les pièces d'identité de tous les enfants?"

Patatra. Dans chaque journée, que vous soyez au travail ou en vacances, seul ou en groupe, en maillot de bain ou en combinaison fluo, il y a toujours un petit grain de sable qui vient enrailler toute la belle mécanique organisationnelle que vous avez essayée de mettre en place.

Avec un esprit vif comme une Herminiimonas glaciei, j'ai répondu:
"heu, bah, bin, non. J'ai bien une carte vitale, mais ça va pas vous intéresser beaucoup et il n'y a que mes 3 enfants dessus, mais ma femme n'est pas là, les autres, et bien, ce sont mes neveux, mais leurs parents ne sont pas là. Mais j'ai des photos pour les forfaits, enfin je crois."

D'un regard glacial, la préposée aux forfaits m'a montré l'inscription apposée sur la vitre du guichet: "PIÈCE D'IDENTITÉ OBLIGATOIRE POUR LE TARIF ENFANT", et m'a demandé d'aller vérifier dans mes bagages si les sésames d'identification administrative ne s'y seraient pas glissés, par hasard.

En revenant vers l'appartement, j'ai senti mon esprit de l'escalier me faire monter la moutarde au nez. J'ai fait demi tour et je suis retourné voir ma guichetière pour lui débiter d'une traite: "Bon écoutez, vous en connaissez beaucoup des pères se baladant seul avec six enfants. Alors, voilà, la mère de 3 d'entre eux vient de mourir, ma femme aide pour la préparation de l'enterrement et je suis chargé de leur changer les idées en les amenant au ski. Alors les pièces d'identité, je ne les ai pas, je ne les aurai pas et je ne les aurai jamais. Est-ce que vous pourriez faire une exception?"

J'ai du être suffisamment convainquant, sérieux et désorienté. Elle m'a fait confiance. Elle a vu que je ne cherchais pas une excuse bidon. Elle m'a fait le tarif enfant, et elle m'a préparé chaque forfait avec gentillesse et délicatesse. J'ai vu enfin en France derrière un guichet quelqu'un qui possède un peu d'affection et de compassion pour son prochain. Que la station de TIGNES reçoive ici toute mon admiration pour être capable d'employer des êtres humains, heu... humains.

Le soir, j'ai sagement préparé le repas en amenant tout le monde au restaurant.

Le lendemain, nous étions sur les pistes. J'ai pu faire le dinosaure avec mon monoski (et quelques belles chutes). Les enfants riaient en sautant sur les bosses.

Deux jours plus tard, ma femme et mon beau-frère venaient en remplacement soutien. N'empêche, je sais survivre en environnement ado. Même que je les ai faits se brosser les dents! Trop fort...

Cela a été la semaine de ski la plus triste de toute ma vie. Mais les enfants en ont profité et se sont changés les idées.

Et c'est cela l'essentiel.

PS: J'aime le fond noir de mon blog. Il correspond bien à mon état d'esprit, à mes états d'âme. Je sais que cela rend les textes difficiles, voire impossible à lire. Mais vous savez que le Dark, J'adore...