29 novembre 2011

Les soutenances

Travailler dans une école d'ingénieurs, c'est être éternellement en contact avec une population qui a toujours le même âge: entre 18 et 25 ans. C'est aussi avoir à faire à des activités qui reviennent de manière cyclique.

Il en va ainsi des soutenances de stages.

Nos étudiants sont particulièrement bien formés à cet exercice. Non seulement l'école a mis en place un programme important de formation humaine, mais les étudiants doivent très souvent se confronter à la présentation orale de leurs travaux. J'aurais tellement aimé avoir été formé de la même manière, ce qui m'aurait évité cette voix chevrotante...

Je les envie donc quand ils arrivent à se mettre en valeur, sans excès, dans cet exercice délicat qu'est la prise de parole en public, face à un jury. Certains grâce à de petites fiches qu'ils tiennent au creux de leur main, d'autres par un entrainement intensif coaché par leurs camarades, et tous guidés par leurs professeurs. Cela me renvoie à ma piteuse solution de soutenance de thèse où j'avais écrit sur le cadre cartonné de mes transparents l'intégralité des deux heures de discours que j'ai infligé à mes amis et ma famille (le jury avait l'habitude)...

Parfois la soutenance a lieu par visioconférence. En effet, j'ai mis en place un système professionnel (IP ou RNIS) permettant à l'étudiant effectuant son stage loin de l'école d'avoir à éviter d'y revenir uniquement pour sa soutenance, sachant que souvent une embauche est en jeu à la fin du stage (ou un peu de vacances sur place avant le grand saut dans la vie active).

Mais les conditions sont strictes: des essais doivent être faits 3 semaines avant la date de soutenance, les outils techniques utilisés doivent être parfaitement compatibles avec notre système de visioconférence H323/H320, l'image et le son doivent être de qualité suffisante pour le confort du Jury (éclairage, qualité du micro, bande passante...) et l'on doit voir avant tout l'étudiant plutôt que ses visuels (visuels qui doivent être adressés quelques heures avant la soutenance au jury). Exit donc les outils tels que Skype ou MSN, webcam et portable sur les genoux, qui font pourtant les délices de certaines soirées estudiantines (et pas que).

Je suis toujours ému de voir un étudiant faire sa soutenance en direct d'un pays lointain où le jour ne s'est pas encore levé alors que nous sommes en plein après-midi. J'ai toujours un petit mot gentil lors de l'établissement de la connexion, pour essayer d'enlever un peu de stress, et j'aime bien la petite discussion que l'on peut avoir en tête à tête en fin de soutenance après que le jury soit parti, quand le stress a disparu depuis longtemps et que l’adrénaline coule toujours. J'y découvre à chaque fois l'aboutissement de cinq longues années d'études, la transformation d'un ancien lycéen en jeune adulte et les efforts récompensés des enseignants et de l'étudiant.

Parfois, la technique est difficile à maitriser. L'étudiant doit savoir parler clairement, avoir une gestuelle adaptée, gérer ses visuels, parfois faire la démonstration d'un logiciel ou d'un appareil, gérer son stress, la pression. A cela s'ajoute donc une caméra, un micro, un jury présent sur une télévision. Il faut s'adresser à chacun, paraître détendu, compétent, maîtriser son sujet, parler au nom d'un travail d'équipe tout en se mettant soi même subtilement en valeur... Il faut répondre aux questions, il faut être à l'aise dans ces vêtements "du dimanche" soudain trop serrés, il faut s'éponger le front avec élégance.

Parfois la visioconférence est coupée. Il faut remettre en marche le système, reprendre le fil de l'exposé. Parfois, c'est l'image qui se fige, moment de désarroi pour l'étudiant comme pour le jury. Lorsque la visio se fait depuis le bout du monde dans un pays où les réseaux sont saturés, tout le monde comprend. Mais lorsqu'elle se fait depuis un pays développé, voire depuis une région française toute proche, les regards se tournent vers moi avec un zeste d'impatience: "Ah, la technique, toujours des problèmes..."

Mais le fil rompu est toujours renoué, les téléphones sonnent, le contact est repris, les systèmes se synchronisent de nouveau et tout repart comme par magie.

En fin de journée, les étudiants sont contents que l'épreuve soit passée, les jurys satisfaits de la prestation de leurs étudiants, et les techniciens lessivés d'avoir soutenu le système parfois à bout de bras et à coup de plans B.

C'est tout cela qui me fait aimer les soutenances.
Mieux qu'un aboutissement, la fin d'un cycle.
Pour eux, et pour moi.

24 novembre 2011

Effacement

Dans ce dossier de recherche d'images et de vidéos pédopornographiques, la justice me demandait de retrouver également tous les contacts sur l'ordinateur mis sous scellé.

Me voici en train de procéder à l'analyse du disque dur, après avoir ouvert le scellé et effectué la copie de travail du disque dur (copie identique en tout point à l'original). Comme d'habitude, je commence par créer une machine virtuelle fonctionnelle pour pouvoir me promener sur le disque dur avec l'explorateur de fichiers, afin de me faire une première idée de l'organisation générale, avant de lancer la grosse artillerie pendant des heures. Et là, je constate que les fichiers ont été effacés avec un utilitaire de nettoyage en profondeur... Plus aucune trace de quelque fichier que ce soit appartenant à l'un des utilisateurs de l'ordinateur, à part les fichiers et dossiers systèmes et les applications installées.

Bon.

Je lance quand même l'analyse avec mes outils habituels (Sleuthkit, etc), je trie les photos et films récupérés dans les différentes zones du disque dur non traitées par le nettoyage soi-disant en profondeur (zone non allouée, fichier hiberfil.sys et pagefile.sys principalement) et remplis ma mission en mon honneur et ma conscience (cf serment sous le titre du blog) en mettant de côté tout ce qui ressemble de près ou de loin à des données pédopornographiques. J'y passe quelques week-ends et quelques nuits.

Mais de contacts point. A part quelques bribes d'adresses emails récupérées difficilement par des scripts de recherche lancés sur toutes les données du disque dur susceptibles de stocker des adresses en clair (essentiellement des fichiers de logs).

Avant de commencer à rédiger mon rapport et de fournir les données trouvées, je recommence un tour d'horizon manuel du contenu non effacé du disque dur. Et sur le compte de l'utilisateur Droïdekas, je tombe sur le répertoire suivant:
"C:\Documents and Settings\Droidekas\Application Data\Apple Computer\MobileSync\Backup"
contenant deux sous-répertoires codés.

Tiens, tiens.

Je lance mon moteur de recherche favori Duck Duck Go Yippy Google, qui me confirme qu'il s'agit bien là de la sauvegarde d'un iPhone associé à cet ordinateur.

Il se trouve que je ne suis pas spécialisé dans l'analyse inforensique de ce que nos amis polynésiens appellent un Vini, nos voisins suisses un Natel, nos cousins québécois un cell, mes enfants un portable et moi un téléphone mobile. Encore moins dans l'analyse des smartphones.

Mais Google est mon ami, et une recherche à peine poussée me permet de trouver un petit programme qui s'appelle iPhone Backup Extractor. Une fois téléchargé, antivirus-analysé, installé sur une machine virtuelle, testé, validé, et payé, je peux procéder à la récupération de toutes les données sauvegardées de cet iPhone.

Et bien entendu, de tous les contacts de l'utilisateur.
Et des SMS.
Et des rendez-vous.
Et des images et vidéos.

Cela m'a donné deux semaines de travail supplémentaire, porte de bureau fermée, avec une pensée pour ce newbie en matière de disk wiping.

Il ne faut jamais être trop confiant en matière d'effacement de traces.

09 novembre 2011

J'affronterai ma peur

Lorsque j'étais en classe de seconde, j'ai eu à faire un exposé en physique sur un thème libre. Très marqué par mes lectures scientifiques d'alors, j'avais choisi les Tokamak. Pendant l'exposé, je me souviens avoir du expliquer le phénomène de fusion nucléaire à une classe un peu ennuyée. Il faut dire que je n'en avais pas moi-même compris grand chose, si ce n'est que le rapprochement de deux atomes légers produit un atome plus lourd (somme des deux atomes) et beaucoup d'énergie (le côté "magique" de la réaction).

Ce qu'il me reste de cette expérience éprouvante (surtout pour mes camarades), c'est l'idée qu'il ne vaut mieux pas se lancer dans un exposé que l'on ne maitrise pas, même devant une assemblée qui ne s'y intéresse pas, mais aussi l'idée un peu romantique que deux êtres qui unissent leurs efforts peuvent construire quelque chose de plus grand que s'ils devaient s'y prendre séparément. J'ai pu vérifier ce dernier point de nombreuses fois au cours de ma vie, et en particulier dans ma vie privée.

L'éducation des enfants et l'organisation de la vie d'une famille sont deux exemples particulièrement flagrants: c'est beaucoup plus facile à deux. Le pire est qu'on ne s'en rend compte que lorsque l'un des deux fait défaut, de la même façon qu'on n'apprécie vraiment d'avoir l'usage de ses deux jambes qu'après avoir passé plusieurs semaines dans le plâtre.

Dans mon cas, il s'agit de l'hospitalisation de ma moitié pour une opération a priori bénigne. Nous voici donc tous les deux le jour J dans la chambre d'hôpital en train d'attendre l'heure H et la minute M. Sachant que nous devions ABSOLUMENT nous présenter à 8h pour une raison totalement inconnue de nous encore aujourd'hui alors que l'opération était prévue à 16h...

A 15h45, un homme tout de vert vêtu vient chercher mon épouse et son lit pour les emmener vers le bloc opératoire.
Moi: "Quelle sera la durée de l'opération?"
Lui: "Environ 45mn, ne vous inquiétez pas tout ira bien."

Tu parles, qu'est-ce qu'il peut bien en savoir? Qui me dit qu'il n'est pas là pour me donner le change, tel un Mérovingien d'hôpital?

Me voici donc seul dans une chambre doublement vide.

15mn passent. J'imagine Grégory regardant du haut de la salle d'observation vitrée mon épouse endormie.

30mn. Ma Time Line Twitter me tient compagnie. Je regarde ma montre de plus en plus souvent en rêvant être Ravel, agent du Nexx, capable de me déplacer dans le temps pour y remettre de l'ordre.

45mn. J'imagine la sortie du bloc, les chirurgiens aux fronts trempés de sueur épongés par des infirmières nues sous leur blouse expérimentées. J'imagine des chirurgiennes aux fronts trempés de sueur épongés par des infirmiers bodybuildés expérimentés.

46mn. Bon. Pourquoi est-ce qu'elle n'est pas revenue?

A partir de ce moment, mon esprit rationnel commence à envisager tous les cas possibles, fidèle à mon film d'horreur permanent. Les minutes deviennent des heures, les heures des années.

Je me suis alors souvenu d'un moyen de lutte contre l'angoisse: la litanie du Bene Gesserit contre la peur:
« Je ne connaîtrai pas la peur car la peur tue l'esprit.
La peur est la petite mort qui conduit à l'oblitération totale.
J'affronterai ma peur.
Je lui permettrai de passer sur moi, au travers de moi.
Et lorsqu'elle sera passée, je tournerai mon œil intérieur sur son chemin.
Et là où elle sera passée, il n'y aura plus rien.
Rien que moi. »
Comme je ne suis pas le Kwisatz Haderach, l'être suprême, on ne peut pas dire que ce mantra ait fonctionné. Ma peur était toujours là et prête à se transformer en peur panique.

Il fallait donc que j'affronte ma peur. Je suis allé voir les infirmières qui papotaient devisaient dans un petit bureau jouxtant la chambre.
Moi: "Heu, vous pensez que ma femme va bientôt revenir? Parce que là, j'attaque les ongles de ma deuxième main..."
Elles (unanimes): "Mais monsieur, votre femme se trouve en salle de réveil. Et en général, ça dure bien plusieurs heures."

Dès le départ, au lieu de demander au petit bonhomme tout vert combien de temps allait durer l'opération, j'aurais du demander dans combien de temps ma femme allait remonter...
Au temps pour moi.

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Je dois préciser que pendant ces heures d'attente, plusieurs personnes m'ont adressé des petits messages d'encouragement par email ou via Twitter. Qu'elles soient toutes ici remerciées. J'ai un peu honte d'avoir envisagé le pire qui heureusement n'est pas arrivé, et d'avoir eu le soutien de certains qui sont dans une situation où le pire est malheureusement arrivé (relisez la phrase lentement, je suis presque sur qu'elle a un sens).

Grâce à vous, et au dieu bienveillant des roots, j'ai pu affronter ma peur.

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J+3: Me voici en train de réaliser de manière concrète la place que prend la pièce manquante de mon couple dans l'organisation de la vie de la famille. C'est la mystérieuse propriété de la fusion dont je parlais au début de ce billet, avant de me perdre dans le récit de mon angoisse hospitalière: on réalise beaucoup plus de choses à deux que la somme des choses que l'on réalise chacun séparément. Surtout quand les actifs (les adultes) soutenant les passifs (les ados) passent de deux à un, et que les passifs (ceux qui sont portés par les actifs) passent de trois à quatre. Un rééquilibrage s'avère nécessaire.

Première étape: assurer l'essentiel.
Le travail professionnel, les expertises judiciaires, le travail pour la commune.
Les conduites à l'école et aux activités extrascolaires des enfants.
Les repas, ce qui inclut les courses.
Les lessives (une à deux par jour), ce qui inclut le tri du linge (foncés, clairs, couleurs, 30, 40, 60, 90), le choix des programmes (coton 40 ou 40 fréquence plus, avec essorage ou sans?), le séchage, le repassage (externalisé) et le rangement (sous traité aux enfants).
Les récupérations à l'école (tiens, mais il est 19h[1] !).

Deuxième étape: faire des choix pour survivre.
Sont passés à la trappe: les heures de surfs, les analyses simulées de récupération de données, la glande veille technologique.
Ont été grandement diminués: le temps passé sur Twitter, Xbox, Call of, les jeux passionnants et la lecture.
Le pain frais quotidien a été remplacé par du pain tranché congelé, les repas variés et équilibrés par une permutation pâtes/purée/salade/riz/maïs accompagnés d'un random sur quenelles/steack haché/knackis/thon/pizza/jambon, pour l'instant pour la grande joie des enfants, qui m'ont quand même fait remarquer l'absence de légumes frais (de quoi?).

Troisième étape: dormir et tenir six semaines. Faire des offrandes aux différentes Pythies et Sibylles.

J'affronterai ma peur.
Je lui permettrai de passer sur moi, au travers de moi.
Et lorsqu'elle sera passée, je tournerai mon œil intérieur sur son chemin.
Et là où elle sera passée, il n'y aura plus rien.
Rien que moi.
Et nous deux.
Et nous cinq.
ET l'énergie dégagée.

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[1] Note à benêt: 16h30 sortie école, 18h30 fin de garderie si récupération sortie école pas possible, 19h penser à amener des fleurs et une boite de chocolat à la garderie, 20h commissariat, 21h chez les voisins, le lendemain Tribunal pour enfants (salauds de voisins, maudite mémoire).

Crédit images darkroastedblend.com