24 février 2012

Les grands bonhommes verts

Nous sommes isolés dans ce grand désert blanc. Il est temps de faire une pause. Blottis les uns contre les autres, tels des manchots empereurs immobiles, nous restons silencieux devant la beauté de la nature qui nous entoure.

Nous sommes dans les années 80, l'année 2000 est encore loin et reste une référence de modernité futuriste. C'est l'époque où je me suis plongé par hasard dans l'univers de la science fiction en ouvrant par le milieu "Dune" de Frank Herbert (un pavé de 746 pages!) sans pouvoir le refermer avant d'arriver à la fin pour le recommencer ensuite depuis le début.

Alors que mes pensées vagabondent à plusieurs années lumières, j'aperçois au loin un groupe de personnes. Je les regarde s'avancer comme des Fremen, démarche silencieuse, souple et arythmique, fondus dans le désert blanc. Ont-ils les yeux bleus sur fond bleu à cause de l’Épice?

Mon guide les a aperçus et se redresse, attentif.
Il se rassoit, soulagé, en disant: "Tiens, voilà les grands bonhommes verts..."

La réverbération du soleil alentour m'empêche de distinguer les détails. Je plisse les yeux pour mieux voir. Certains portent un distille avec un tuyau en provenance de leur dos. Ils sont tous vêtus de vert, avec une grosse bosse sur leur dos. Leurs têtes sont nues, lisses et vertes également. En regardant bien, je distingue une antenne qui leur sort du dos...

Je me sens comme Luke Devereaux dans "Martiens, Go Home!" de Fredric Brown: que font tous ces martiens sur ma planète!

Ils s'avancent vers moi, je commence à distinguer leurs visages. Ils transpirent. Leurs crânes nus sont en fait des casques, la bosse de leur dos un énorme sac à dos duquel dépasse une antenne de transmission, et leur démarche de Fremen vient des raquettes qu'ils ont aux pieds. Ils passent devant nous silencieux, comme si nous n'existions pas.

Un groupe de militaires tout de vert kaki vêtus marche dans la neige. Je viens de finir mon service militaire, je les regarde avec compassion.

Quelques minutes après, mon moniteur de ski se lève et nous rechaussons nos monoskis. La montagne renvoie en écho son cri: "Allez! On les rattrape, bande de limaces!"

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Je pars demain au ski. Il paraît que la mode va revenir aux monoskis. J'aurais moins l'air d'un dinosaure ;-)

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Source: http://www.render.ru

22 février 2012

Mademoiselle

J'ai toujours appelé mes étudiantes "madame", et cela les a toujours fait réagir de façons diverses.

Un jour, alors que j'étais en train de faire cours dans un amphithéâtre, une étudiante arrive en retard. J'ai une gestion des retards qui consiste à ne jamais rien dire quand la personne retardataire se fait discrète. Après tout, tout le monde peut arriver en retard, avec même parfois une très bonne raison. Il me semble inutile que je perturbe moi-même le cours en faisant une remarque.

Sauf que cette jeune personne (mes étudiants ont entre 17 et 25 ans) a décidé de venir s'assoir au milieu de l'amphithéâtre au milieu d'une rangée, obligeant ainsi la moitié des étudiants de la rangée à se lever pour qu'elle puisse aller s'assoir.

Je m'interromps alors, regarde la personne en train de faire bouger tout le monde et prends ma voix la plus glaciale possible en prenant l'amphithéâtre à témoin: "Je vais attendre que Madame s'installe !"

L'étudiante me répond du tac au tac: "Mademoiselle ! Pas Madame !"

Je lui explique alors, toujours avec ma voix la plus glaciale: "Votre vie privée ne regarde que vous. Je n'ai pas à connaître votre situation familiale, si vous êtes mariée ou célibataire. Dans la mesure où je m'adresse aux jeunes hommes ici présents sous le vocable "Monsieur", en non pas "Mondamoiseau" pour la plupart, par souci d'égalité, je m'adresse à toutes les jeunes femmes ici présentes sous le terme "Madame", ne vous en déplaise!"

Ayant mis tous les étudiants mâles de mon côté par ce trait d'humour décapant, je poursuivais mon cours, magistral et serein, comme un petit Salomon d'amphithéâtre (ref).

J'ai toujours regretté l'attitude que j'avais eue ce jour là, car il est si facile de clouer au pilori une jeune fille, même un peu impertinente, quand on dispose du "pouvoir" de l'autorité du professeur. A ma décharge, il arrive aussi que les professeurs se fassent déborder par l'impertinence des étudiants, mais c'est une autre histoire.

Dans la plupart des cas, les étudiantes réagissent par un sourire, surtout si cela se passe à la fin d'une discussion, quand je réponds à un "Au revoir, Monsieur" par un "Au revoir, Madame". J'ai souvent comme remarque: "C'est la première fois qu'on m'appelle comme ma mère!". J'explique ensuite ma vision de l'égalité mondamoiseau-mademoiselle, ce qui les fait franchement rire. Parfois la discussion peut même se prolonger sur le thème plus général du sexisme, avec des idées qui n'ont rien à envier aux suffragettes...

Je leur rappelle également qu'avant la Première Guerre mondiale, les femmes étaient généralement considérées comme intellectuellement inférieures, voire ne pouvant pas penser par elles-mêmes, ce qui ne lasse pas de les surprendre, elles qui s'engagent dans des études d'ingénieurs!

Une fois, dans mon bureau, une étudiante est restée tétanisée par mon "Au revoir Madame" et s'est effondrée en larmes... Entre deux sanglots, elle m'a expliqué que sa maman venait de mourir et que sans le faire exprès, le fait de l'appeler, elle sa fille, Madame, avait touché une corde sensible. Je me suis excusé comme j'ai pu, tout en lui donnant mon mouchoir en tissu (propre!) confirmant ainsi à ses yeux être définitivement ancré dans le XXe siècle...

Pourtant, je suis heureux de rappeler en conseil municipal qu'on ne dit pas 'heure des mamans' pour la sortie des classes, mais 'heure des parents' (ou 'heure des nounous'). J'accompagne tous les jours mes enfants à l'école, et je ne suis pas au chômage pour autant. Les mentalités changent doucement, très doucement, et cela passe par une attention aussi sur les petits détails.

Je vouvoie aussi mes étudiants, par respect, même les plus jeunes, ce qui ne manque pas également d'en étonner certains.
Il faut bien là aussi une première fois.

19 février 2012

Expert judiciaire: ce qu'on pense que je fais

Ce que mes amis pensent que je fais


Ce que mes parents pensent que je fais


Ce que mes étudiants pensent que je fais


Ce que les responsables sécurités pensent que je fais


Ce que mes enfants pensent que je fais


Ce que ma belle mère pense que je fais


Ce que mes clients pensent que je fais


Ce que mon patron pense que je fais


Ce que les juristes pensent que je fais


Ce que les hackers pensent que je fais


Ce que les journalistes pensent que je fais


Ce que ma banque pense que je sais faire


Ce que les OPJ pensent que je sais faire


Ce que Maitre Eolas pense que je sais faire


Ce que l'Etat voudrait que je fasse


Ce que ma femme voudrait que je fasse


Ce que je pense que je fais


Ce que je pense que je fais (bis)


Ce que je fais

Billet du dimanche, soyez indulgents...

16 février 2012

Lætitia 38 ans

Les bureaux sont déserts. Bien qu'il soit encore tôt le matin, personne ne viendra me déranger car les bureaux resteront vides. L'entreprise est fermée depuis plusieurs mois, mais le mobilier et les équipements sont encore en place. A part cette fine couche de poussière, tout me donne l'impression que dans quelques minutes une vie active va envahir les lieux, remplissant l'atmosphère de bruits et d'agitation.

Ma mission est de récupérer, à la demande du tribunal de commerce, toutes les données concernant les sites internets des anciens clients.

J'ai fait remettre l'électricité en intervenant auprès du liquidateur judiciaire. Je me suis fait ouvrir les portes par le gardien de l'immeuble d'entreprises, et il m'a aidé à réenclencher le disjoncteur avant de me laisser seul dans les lieux. Tout un ensemble de bureaux, des locaux techniques, des salles de réunion, une cuisine, pour moi tout seul.

Je pose mon sac dans l'entrée sur le bureau d'accueil. J'en sors un poste de radio que je branche pour mettre un peu de vie. J'ouvre les volets de plusieurs fenêtres pour faire entrer la lumière. Je fais le tour des pièces pour repérer les lieux. Je prends des notes: salle serveurs, ordinateurs dans tel et tel bureau, je suis le câblage du réseau pour trouver les baies de brassage et les actifs du réseau. En une heure, j'ai redémarré le réseau, les machines de la salle serveurs et quelques ordinateurs de bureau.

Le liquidateur judiciaire m'a laissé les mots de passe de l'administrateur du réseau, mais je récupère quelques mots de passe complémentaires avec mon live CD Ophcrack. Je commence l'inspection des disques durs des serveurs: organisation générale des données, logiciels installés, structure du réseau, etc.

Au bout de quelques heures, je me rends compte que toutes les données concernant les sites internets des clients ont été effacées. Et la présence du programme eraser sur le compte de l'administrateur m'a vite fait comprendre que mes tentatives de récupération de données seront certainement vouées à l'échec. Mais j'essaye quand même et n'abandonne qu'après moultes vérifications. Nada, que tchi, que pouic. L'informaticien aurait aussi bien pu laisser bien en évidence sur une table un post-it avec mention GTFO.

Bon. Les données de la salle serveurs sont FUBAR... Il ne me reste qu'à vérifier si une copie traine quelque part sur un disque dur dans les différents bureaux. Je sens que l'après-midi va être longue, très longue.

Pendant que le poste de radio de l'entrée crie sa joie de vivre, je m'installe dans ce qui semble avoir été le bureau de la secrétaire. Quelques cartes de visite trainant sur la table m'indiquent que je suis assis à la place qu'occupait une certaine Lætitia, qui justement signifie "joie" en latin, secrétaire de direction.

Je profane son ordinateur et explore les catacombes. Son fond d'écran montre une femme d'environ 40 ans avec des enfants. Le calendrier de sa messagerie Outlook m'indique qu'elle a programmé un rendez-vous périodique intitulé "sauvegardes mensuelles". Tiens tiens.

J'ouvre les tiroirs du bureau et tombe sur deux bandes magnétiques de type DAT.

Je retourne dans la salle serveurs où se trouve un lecteur DAT (mais curieusement plus aucune bande...) et entreprend la lecture des données stockées sur les deux bandes. Bingo. Lætitia était chargée de mettre de côté hors salle serveurs une bande de sauvegarde mensuelle contenant toutes les données des serveurs, y compris et surtout celles concernant les sites internets des clients. Les inscriptions sur les boites m'ont également indiqué que l'informaticien avait prévu le stockage d'une sauvegarde pour les mois pairs et d'une autre pour les mois impairs.

En rangeant mes affaires, je suis resté quelques minutes à regarder Lætitia sur son fond d'écran. Et je l'ai remercié, au nom de ses anciens clients.

Sur le bureau de la salle serveur, j'ai laissé un petit papier où j'ai écrit ROFLMAO. J'espère que l'admin aurait apprécié.

14 février 2012

Le rapport Znaty sur Hadopi et TMG

La Hadopi vient de rendre public sur son site internet, le rapport d'expertise privé qu'elle a commandé à mon confrère David Znaty.

J'en suis heureux, car j'avais demandé le 30 décembre 2011 sur Twitter à M. Eric Walter, secrétaire général de la Hadopi, s'il était possible d'avoir accès au rapport de M. Znaty. Celui-ci m'avait gentiment répondu comme le montre ce petit échange, mais sans donner suite:


En tout cas, le rapport est maintenant disponible et je l'ai dévoré avec beaucoup d'intérêts. Je me permets de faire quelques remarques, à chaud, et en tant que citoyen:

- il s'agit d'un rapport d'expertise privé, et non d'un rapport d'expertise judiciaire demandé par la justice.

Un expert ayant le titre protégé "d'expert judiciaire près la Cour d'Appel de Paris", et celui "d'expert judiciaire près la Cour de Cassation" peut réaliser des expertises demandées par une partie. Ce travail peut être joint aux documents déposés par la partie au procès, mais le juge peut demander une expertise, contradictoire celle-ci, qui sera cette fois revêtue du sceau "d'expertise judiciaire".

Mon confrère David Znaty étant agréé auprès des plus hautes Cours de France, j'ai parfaitement confiance en sa capacité de suivre les règles déontologiques des experts judiciaires, et en particulier la 6ème: "L'expert doit remplir sa mission avec impartialité. Il doit procéder avec dignité et correction en faisant abstraction de toute opinion subjective, de ses goûts ou de ses relations avec des tiers."

C'est pour cela que ce rapport m'intéresse tant, car il va répondre à un certain nombre de questions que je me pose sur les moyens techniques utilisés par Hadopi.

- 1ère déception: le rapport de 29 pages n'est pas publié avec ses annexes.

Dès qu'un point devient très technique dans le rapport, l'expert renvoie à la lecture d'une annexe contenant les détails techniques intéressants. En particulier, dans le cas présent, les algorithmes de calculs des empreintes numériques et la collecte des adresses IP... Cela vide particulièrement l'intérêt de ce rapport. Après une petite recherche sur internet, il semblerait que les annexes soient gardées dans un coffre de la Hadopi pour être présentées dans le cadre d'un procès à la demande du juge ou de l'expert qu'il aura désigné. Frustrant. Il va falloir attendre un procès où l'internaute mis en cause mettra en ligne toutes ces informations (ce qui ne manquera pas d'arriver). La transparence a des limites.

- Les missions confiées par la Hadopi à M. Znaty concernent a méthode utilisée pour créer l'empreinte numérique d'une œuvre, la comparaison de cette empreinte avec l’œuvre originale, le processus de collecte des adresses IP, les processus entre les différents acteurs.

Il ne s'agit donc pas de remettre en cause le fait que l'internaute est responsable de la sécurisation de son accès internet, clef de voute de la riposte graduée. Si vous n'êtes pas capable de prouver que vous avez déployé l'état de l'art en matière de surveillance de votre propre accès internet, ET que votre adresse IP est flashée par Hadopi en lien avec un téléchargement illégal, le titulaire de l'abonnement est coupable.

- la première partie du rapport décrit de manière particulièrement succincte les réunions effectuées chez les différents acteurs du processus.

Je suis surpris de n'avoir que finalement assez peu d'informations: seuls quelques noms de sociétés (par exemple ALPA, Gaumont, Pathé, SCPP, SACEM, SPPF, TMG...) sont cités. Les deux principales sociétés impliquées dans les algorithmes de création d'empreintes numériques sont cachées derrières les deux acronymes inventés FPA et FPM.

Les informations intéressantes ont été reportées dans les annexes... confidentielles. Dommage.

- le secret des algorithmes.

L'expert mentionne dans son rapport (bas page 17): "FPA n'a pas souhaité, tout comme FPM, exposer son savoir faire".

Puis, page 23, dans sa réponse aux questions qui font l'objet de sa mission, il écrit "Pour répondre à cette partie de la mission et compte tenu du fait que FPM et FPA ont refusé de dévoiler leur savoir faire, je me suis attaché à vérifier la robustesse de leurs méthodes par les exposés qui m'ont été faits (cas pour FPA) et par un complément de test dans le cas de FPM (cf. Annexes 2.2.1 et 2.2.2)".

Là, je dois dire que je tique un peu. Comment peut-on apporter un avis indépendant quand celui-ci n'est basé que sur les affirmations des entreprises, celles-ci se retranchant derrière le sceau du secret?

- Les faux positifs.

Sans être moi même un mathématicien hors pair, je sais qu'il n'est pas possible d'affirmer une règle en ayant simplement effectué quelques essais. Je suis très réservé sur les tests qui montrent la robustesse des algorithmes et en particulier sur le côté péremptoire de la conclusion du bas de la page 24: "les algorithmes de calcul d'empreintes de FPA sont robustes et garantissent la non existence de faux positifs".

Idem pour la conclusion de la page 25: "les algorithmes de comparaison d'empreintes de FPA et les algorithmes de comparaison d'empreintes de FPM sont robustes et garantissent la non existence de faux positifs".

Je rappelle qu'en informatique, on appelle robustesse la capacité d’un programme informatique à fonctionner dans des conditions non nominales, comme les erreurs de saisie, etc.

- Collecte des adresses IP: rien sur les fichiers fakes.

J'utilise à titre personnel pas mal les réseaux P2P pour permettre le partage de fichiers ISO de distributions GNU/Linux, BSD et en particulier d'anciennes versions de logiciels open source. Je reste un partisan du logiciel Emule et je gère une base de partage assez importante.

Il m'arrive, lorsque je cherche une distribution un peu rare, de télécharger un fichier sur les réseaux P2P, puis de me rendre compte que les informations à ma disposition étaient erronées (souvent le nom du fichier): pensant télécharger une distribution Yggdrasil, je me retrouve avec une copie d'un film pornographique, de très belle facture certes, mais très loin de l'objet désiré. Il y a plusieurs parades pour cela, mais pendant quelques minutes, voire quelques heures, j'ai malgré moi partagé un fichier illicite (à l'insu de mon plein gré) avant de me rendre compte du problème et de supprimer le fichier de mon disque dur.


CONCLUSION:
Ce rapport me fait me poser beaucoup plus de questions, principalement à cause des annexes gardées confidentielles. C'est dommage, d'autant plus que ces annexes seront probablement rendues publiques lors des procès qui auront lieu sous peu.

09 février 2012

Parler du temps


PS: Le titre sous-entend une prolongation: "... quand on a rien à dire". C'est mon cas en ce moment.

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04 février 2012

Frimas d'hiver


J'aime beaucoup l'outil Twitter qui me permet de découvrir des liens ou des informations en quelques heures minutes sur tous les thèmes. Hier, je suis tombé sur un flood de @eBlacksheep qui racontait un souvenir militaire qui m'a touché, parce que j'ai connu à peu près la même expérience. Je le publie ici, pour mon plaisir et avec son aimable autorisation. Je garde la mise en page propre aux messages courts de Twitter.





Sur la colline, le vent sibérien brûle mes derniers espoirs de confort. J'attends le transport qui me soustraira aux morsures du froid.

Contingent 99/12, je me souviens. Le Valdahon, la petite Sibérie. On nous a coupé les cheveux, très courts.

On nous a ordonné de mettre des joggings bleus électriques avec un sigle bleu blanc rouge et une épée.

Et puis nous avons attendu, raides et alignés, dans le froid de la petite Sibérie, dans le vent furieux d'appétit.

Nous ne savions pas. Nous ne savions pas que notre bonheur par la suite de porter le kaki serait la marque de notre chute.

Un matin, soleil endormi derrière l'horizon nous nous levons. Saisis immédiatement par le vent hurlant, dévoreur de talent.

Au garde à vous, nous attendons. Nos yeux pleurent, nos âmes se tapissent au fond d'un vide insoupçonné.

L'on part chercher un fusil, un FAMAS et un chargeur vide. Les camions arrivent. Nous les regardons plein d'espoir, promesse d'ailleurs.

Nous attendons, stoïques et souffrants, dans le vent. L'odeur du gasoil froid nous retourne le cœur, l'esprit s'est rendu au midi.

Nous montons enfin, le treillis raidi, la parka à peine doublée, insignifiants talismans. La petite Sibérie nous a pris.

Dans le camion, c'est pire, partout le vent, le cahot et le tumulte. Froid assis est pire que froid debout.

Nous arrivons dans des bois blancs, le givre à l’œuvre a dévoré les couleurs et nous regarde menaçant.

Paquetage ordonné, tente montée de tremblements, de doigts gourds, de larmes gelées. Vient le rassemblement.

Il neige. Une neige pourrie, mouillée qui gèle à nos pieds. Nous partons en maraude dans les bois accomplir moult exploits.

De retour, transis, gelés, épuisés, mouillés jusqu'au ticheurt un feu nous attend au camp de fortune. Vite, mettre les pieds dedans.

Enfin sentir la vie, la flamme, l'espoir. Vite se détourner, courir, ils ont lancé une grenade dans le feu en rigolant grassement.

Trois blessés pour cette blague de potache. L'un a couru, épuisé, dans une branche et saigne abondamment. Les autres brûlés par les braises.

Il faut demeurer aware, c'est la guerre. La nuit, mouvements par petits groupes. Les infirmiers font des va-et-vient.

Le froid a aboli nos sens, nous perdons l'équilibre, ne voyons plus, nos gestes ne sont plus nos volontés. Beaucoup de blessés.

Des branches, des racines, des visages giflés, des entorses. Certains craquent et menacent de leurs armes chargées à blanc.

Dans la tente, l'ordre de dormir avec son FAMAS est donné. C'est l'ordre de dormir avec un pain de glace à ses côtés.

Nul sommeil pour celui qui mouillé, frigorifié, affamé est allongé sur la terre gelée. Attente. Espoir du jour, du soleil froid.

Enfin. Deux ne se sont pas réveillés, ils sont hospitalisés. Hypothermie. Je calcule pour autant que je peux.

En 24 heures de terrain le peloton a perdu plus d'un homme par heure.

Nous repartons, mes doigts mouillés et gelés ressemblent à la peau fripée d'un vieux bébé. Mon index ne bouge plus.

Pour tirer sur les cibles en carton cachées dans la forêt, je bouge ma main, l'index raide sur la gâchette.

Ce n'est plus un coup de doigt, c'est un coup de main. Mouvement, une grenade explose au ralenti, je plonge en planant longtemps, j’atterris.

Les épines du buisson m’accueillant ont fait leur œuvre. ma main est visqueuse dans le gant mouillé.

Le pouce ouvert, flétri et mou, s'est offert sans résistance à la pointe de la nature. Ce n'est rien me dit-on.

Je lèche mon sang. Vampire de moi même. Encore deux blessés dans mon groupe, cette fois, retour au camp.

Le colonel commandant le régiment est là, mine sévère. Le peloton est décimé. Alerté par l'infirmerie, il est venu commander.

Le regard dur sur l'adjudant chef commandant le peloton, il ordonne le retour au régiment.

Je me souviens, petite Sibérie. Je me souviens du vent idiot, du froid insensé qui faisait sonner les cloches de la destruction.

3 février 2012 eBlacksheep

02 février 2012

Ce moment magique où le disque dure

Mon activité d'expert judiciaire en informatique est connue de mon entourage et de mes amis, en particulier le fait que je sais "faire parler" un disque dur. Il m'arrive donc parfois d'être contacté par un ami qui m'avoue son désespoir de ne plus arriver à lire les données de son disque dur. La conversation donne en général ceci:

"Je n'arrive plus à accéder à mon disque dur externe. J'y stocke les photos de la famille. Je me suis pris les pieds dans l'alim et le disque dur a volé dans la pièce... Quand je l'ai rebranché, plus rien."

Ce moment gênant où le disque dur ne démarre plus...

"... mais rassure moi, tu as bien des sauvegardes?"

Ce moment troublant où l'on réfléchit à la date de la dernière sauvegarde.

"Heu, mouis, mais pas récentes."
"Bon. Qu'est ce qu'il fait comme bruit ton disque dur?"
"Et bien, justement, il ne fait plus aucun bruit. Enfin, si, un petit sifflement d'une seconde, puis rien pendant deux secondes, puis de nouveau un petit sifflement..."
"Ok. Ton disque dur est mort. Tu peux faire une croix sur tes données."

Ce moment particulier où l'on annonce que toutes les données sont perdues à jamais...

"Non!? Et tu ne peux rien y faire? Même toi?
"Bah. A l'impossible nul n'est tenu. Si ton disque est mort, à part l'intervention d'une société spécialisée avec démontage en salle blanche, je ne vois pas."

Le deuil.
Étape 1: le choc.
Cette courte phase du deuil survient lorsqu'on apprend la perte. C'est une période plus ou moins intense où les émotions semblent pratiquement absentes.
Exemple: "...!?"

Étape 2: la colère.
Phase caractérisée par un sentiment de colère face à la perte. La culpabilité peut s'installer dans certains cas. Période de questionnements.
Exemple: "Mais c'est nul! Tu peux rien faire? Mais alors, comment je vais récupérer mes données? $#%!§ (biiip)"

Étape 3: le marchandage.
Phase faite de négociations, chantages…
Exemple: "Non, mais tu peux vraiment rien faire? Et si je t'envoie le disque dur, tu peux essayer quand même? Avec un peu de chance... Et puis, toi, tu sais y faire avec ça. A chaque fois que je t'appelle, mon PC remarche, même quand tu interviens à distance!"

Étape 4: la dépression.
Phase plus ou moins longue du processus de deuil qui est caractérisée par une grande tristesse, des remises en question, de la détresse.
Exemple: "Toutes les photos depuis la naissance du dernier!!! Pourtant, j'avais décidé d'acheter ce disque dur pour faire des sauvegardes. Mais bon, voilà, plutôt qu'un disque de secours, c'est vite devenu un disque principal, avec toute la place qu'il proposait. Comment je vais faire?"

Étape 5: l'acceptation.
Dernière étape du deuil où l'endeuillé reprend du mieux. La réalité de la perte est beaucoup plus comprise et acceptée. L'endeuillé peut encore ressentir de la tristesse, mais il a retrouvé son plein fonctionnement. Il a aussi réorganisé sa vie en fonction de la perte.
Exemple: "Écoute, j'ai bien compris que je n'avais aucune chance de récupérer mes données, mais plutôt que de jeter le disque dur, je te l'envoie pour que tu tentes l'impossible, même le démontage. Si tu y arrives, c'est fantastique, et si tu ne peux vraiment rien faire, c'est tant pis pour moi."

Une fois le disque dur récupéré, j'ai immédiatement branché celui-ci sur une prise de courant. Résultat: bzzz (1s) "..." (2s) bzzz (1s), etc.

Comme expliqué à mon camarade, je ne suis pas magicien. Un disque dur est un miracle de technologie, une mécanique de précision. Tellement précis que les têtes de lecture sont profilées pour flotter sur un coussin d'air au plus près des plateaux magnétiques.

Je démonte quand même le boitier USB. J'en extrais le disque dur que je branche directement sur mon PC. Même bruit particulier. Comme si quelque chose empêchait les plateaux de se mettre à tourner. Je pars me coucher.

Le lendemain soir, je retrouve le disque dur que j'ai posé sur mon bureau où il va finir sa vie comme presse-papier. Je le regarde, pensif. Bzzz, "...", bzzz, "...", c'est vraiment comme si le moteur électrique n'arrivait pas à lancer la rotation des plateaux. J'inspecte les vis particulières qui scellent le boitier. Je sais que si je l'ouvre, dans l'atmosphère normalement poussiéreuse de mon bureau, je condamne définitivement les données stockées sur les plateaux.

Il ne me reste plus qu'une seule chose à tenter, une méthode que je tiens de mon père, qu'il tenait lui même de son père.

Je branche le disque dur sur une alimentation SATA externe que j'utilise lorsque je n'ai plus assez de branchements issus de l'alimentation de mon PC. Je constate qu'il fait toujours ce bruit de "démarrage bloqué".

Je le saisis fermement.
Je le soulève de 10 cm au dessus de mon bureau.
Je frappe cette mécanique de précision, sensible et fragile, sèchement sur la surface de bois de mon bureau.
Une fois.
Deux fois.
Sur la tranche.
Sur le dessus.

Ce moment fascinant où l'on tape sur le bureau avec un disque dur.

Et ce soir là, un petit miracle s'est produit. Quelque chose que je n'avais jamais vécu auparavant. Le genre de truc qu'on lit sur internet sans vraiment y croire, du même genre que le coup du congélateur. Impossible ou improbable, il a toujours quelqu'un qui vous jure que ça marche, que ça a marché.

J'ai frappé un disque dur sur mon bureau, et il s'est remis à fonctionner. La méthode utilisée par mes père et grand-père sur leur télévision fonctionne donc. C'était donc vrai, la force brutale peut vaincre l'ingénierie la plus pointue.

J'ai pu récupérer toutes les données et rendre à un papa heureux toutes ses précieuses photos. J'ai certainement un peu entamé la durée de vie de son disque, mais je l'ai prévenu: "fais tes sauvegardes et prie pour que ton disque dure".

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- Cette anecdote n'a aucun intérêt si ce n'est peut-être parce qu'elle est parfaitement authentique.
- J'engage mes lecteurs à ne pas répéter cet acte désespéré sur leurs propres disques durs, et encore moins sur des disques durs ne leur appartenant pas. Il s'agit effectivement ici d'un miracle. Et par définition, cela ne se reproduira pas.
- Aucun scellé n'a été blessé pendant cette séquence.