30 novembre 2012

Journée mondiale de lutte contre le Sida

Le 1er décembre 2012, c'est la journée mondiale de lutte contre le sida consacrée au thème: "Objectif : zéro".

Zéro nouvelle infection au VIH
Zéro discrimination
Zéro décès lié au sida.



Campagne AIDES 2002 - Source image 20minutes.fr


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28 novembre 2012

Programmation

Je suis né au début des années 60, à une époque lointaine où l'informatique domestique n'existait pas, ou très peu.

Attiré par la science en général, j'étais abonné à plusieurs revues dont j'attendais avec impatience la sortie : "Sciences et Vie", "Pour la Science", "Science et Avenir"... J'y dévorais tous les articles, aussi bien sur l'archéologie que sur l'intelligence artificielle ou l'espace.

A une époque où je ne pouvais pas connaître internet, je passais mon temps à bricoler dans ma chambre des circuits électroniques, dont je récupérais les pièces dans de vieux postes de radio, en suivant des plans trouvés sur "Électronique Pratique". J'ai réussi à faire un stroboscope, pour les booms de l'époque, un chenillard pour les spots et des récepteurs d'ondes radios tous plus délirants les uns que les autres. Je me souviens avoir écouté avec une certaine fascination des voix russes, polonaises ou chinoises sur les fréquences longues, au hasard des réflexions atmosphériques.

C'était une époque où l'on enseignait encore, dans les écoles, l'usage de la règle à calcul et des tables de logarithmes.

A la fin des années 70, mes parents ont accepté de m'offrir un objet révolutionnaire pour moi et qui allait changer le cour de ma vie : une calculatrice TI 30. J'y ai passé des heures entières à faire des calculs qui me paraissaient complexes à l'époque :  les fonctions sinus, cosinus, tangentes et logarithmes n'avaient aucun secret pour moi. Je traçais ces courbes à la main, point par point, sur du papier millimétré.

L'entrée en classe de seconde scientifique reste pour moi liée à un deuxième cadeau que mes parents ont consenti malgré le prix : une calculatrice programmable TI 57. Cette calculatrice, avec ses 50 pas de programme et 8 mémoires, a agrémenté bon nombre de mes soirées et week-ends. J'y a découvert la programmation "assembleur" et toutes les astuces possibles et imaginables permettant de faire tenir un programme complexe en seulement 50 pas. Cette calculatrice m'a tenu en haleine jusqu'au bac, pendant que d'autres fatiguaient leurs yeux sur les écrans de télévision avec Pong.

Dans le même temps, je persuadais avec deux amis un professeur de maths du lycée de nous donner des cours de programmation. Nous montions ainsi le premier club d'informatique de mon lycée, en 1979, équipé d'un magnifique IBM 5100 prêté par un parent d'élève. J'y ai découvert l'algorithmique avec la réduction des fractions, et la programmation en "Beginner's All-purpose Symbolic Instruction Code", c'est-à-dire en BASIC.

J'ai aussi commencé à fréquenter les allées du grand salon informatique de l'époque, le SICOB. Je me souviens que les vendeurs d'imprimantes profitaient de la lente avancée des têtes d'impression pour racoler les adultes pendant que je me tenais en arrière, prêt à répondre "moi" dès que le vendeur proposait le listing à l'assistance. Il faut dire que les images qu'ils imprimaient enflammaient mon jeune esprit d'alors (attention NSFW ;-).

J'ai passé mon baccalauréat en 1981, un an après l'autorisation d'y utiliser des calculatrices. Autant dire que nous étions encore des pionniers ! J'avais glissé en mémoire de ma TI 57 un programme calculant le PPCM de deux entiers, qui m'a bien aidé dans l'un des exercices d'arithmétique.

Le bac en poche, et mes 18 ans révolus, j'entrais dans la vie active avec mon premier job d'été : magasinier dans une petite supérette parisienne d'une marque très connue à cette époque, Félix Potin. Le salaire de ce mois passé à trimer dans les rayons m'a permis de faire l'acquisition de mon premier "vrai" ordinateur, un TRS-80 modèle I de 16Ko de Ram avec processeur Z80. J'avais enfin un ordinateur rien que pour moi. Je pouvais enfin explorer les possibilités infinies de cet objet magnifique.

Malheureusement pour moi, j'entrais dans l'enfer des classes préparatoires. Et j'allais y rester trois longues années... Malgré tout, les week-ends étaient consacrés à l'apprentissage de l'assembleur Z80 et à l'échange avec mes amis "geeks" de l'époque, de programmes de jeux.

La préparation des concours d'entrée dans les grandes écoles me permit de m'équiper d'un ordinateur de poche, très pointu pour l'époque : le PC 1500 de Sharp. J'en remplissais la mémoire avec toutes les formules que j'avais peur d'oublier... Je dois reconnaître que c'est aussi comme cela que je les apprenais, et que je n'ai jamais eu à me servir de cette antisèche (il y aurait prescription de toute manière).

L'été 1984 correspond pour moi à la fin de la période la plus difficile de ma vie. C'est aussi l'été où est sortie dans les kiosques une revue qui a beaucoup compté pour moi : "List" le journal des amateurs de programmation. Ceux qui sont nostalgique de cette période, où qui veulent en savoir plus, peuvent cliquer sur ce lien pour y retrouver les 12 numéros. Je crois que je n'ai jamais autant tapé de lignes de code (sans toutes les comprendre) que pendant tout ce temps. Une sorte de fringale de possession de logiciels. Et un sentiment très fort d'exultation lors du premier lancement du logiciel...

Septembre 1984, entrée à l’École Centrale de Nantes. A l'époque, le cursus prévoyait une année et demi de tronc commun, avec toutes les matières, puis le choix d'une option en fonction de son classement. L'option informatique était la plus demandée, juste après "robotique". Il m'a fallu donc travailler encore d’arrache-pied pendant tout ce temps. Le soir, je jouais quand même sur mon TRS-80...

Février 1986 :  fin de mes études "forcées", début du bonheur absolu. J'allais pouvoir faire de l'informatique toute la journée, tous les jours. Je m'installais dans la salle serveur, je copinais avec l'administrateur système, je distribuais les listings des travaux en batch de la nuit... Mes camarades et moi, nous avons déballé les premiers IBM PC de l'école, équipés de 2 magnifiques lecteurs de disquettes 5"1/4.

C'est aussi pour moi la découverte des magnifiques langages Pascal et Fortran. Puis du fantastique Lisp, la découverte des langages de programmation objet LOGO et Smalltalk.

1987 marque pour moi l'apogée de ma période programmation avec l'apprentissage (difficile) du langage Prolog et la découverte du calcul des prédicats du premier ordre. Cette année là, je mis au point une extension du Prolog permettant de prendre en compte la logique temporelle, sujet de mon DEA que je passais en parallèle à mes études d'ingénieur. Je me souviens avec amusement que les cours de logique temporelle étaient enseignés à l'université de Nantes par un professeur de philosophie qui nous avait expliqué que les mathématiques étaient une branche de la philosophie... Nous étions quatre étudiants, dont trois de formation littéraire. Lisez cette page, et vous comprendrez qu'ils avaient du mérite.

J'ai ensuite rempli mes obligations militaires, dont je parle un peu dans cette série de billets.

J'ai ensuite décidé de poursuivre dans la recherche, faisant fi d'une carrière d'ingénieur que je percevais comme trop formatée. Mon avenir et mon plaisir étaient dans l'intelligence artificielle. J'en ai déjà parlé un peu dans ce billet que je vous invite à relire tant j'ai eu de plaisir à l'écrire.

J'y ai découvert les plaisirs de la programmation parallèle avec le langage OCCAM et sur des microprocesseurs extraordinaires, les Transputers. Cette programmation particulière m'a décontenancé. Je pense que j'avais atteint une limite de mes possibilités en terme de programmation.

Lorsque j'ai quitté mon poste de Maître de Conférences pour me consacrer à ma famille, ma province et l'enseignement, je me suis alors attaqué à mon dernier sommet, le langage C. J'y ai goûté les charmes des tableaux de pointeurs de fonction, celui des malloc et de l'absence de ramasse-miettes...

Je suis resté bloqué sur ce langage.
J'ai bien fait un peu de HTML, de PHP, de Python, de Perl, mais toujours en modifiant des programmes écrits par d'autres. Je n'ai jamais eu la joie de pouvoir programmer en Forth, Ada, C++, C#, Java ou Dart.

J'ai vieilli. Maintenant, j'apprends UML 2 dans les livres pour analyser mon système d'information, et cela n'a rien à voir.

Un jour je m'y remettrai.
J'ai essayé avec mes filles et avec mon fils, mais je n'ai pas réussi à leur faire ressentir le côté magique de savoir "animer" un ordinateur, le pouvoir que donne la capacité de programmer la matière inerte.

Un jour je m'y remettrai.
Avec mes petites filles et mes petits fils...

Ne vous moquez pas, vous vieillissez aussi.

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Source image gizmodo.fr

20 novembre 2012

Assistance à Huissier

La tension est palpable dans la pièce trop petite pour tout ce monde. Je suis assis devant l'ordinateur en train de regarder son contenu. A côté de moi, l'huissier prend des notes sur toutes les manipulations que j'effectue. En face de moi, le salarié, assisté d'un délégué du personnel. Dans un coin de la pièce, le directeur de l'usine, très remonté. A ses côtés, un informaticien bien embêté.

Je suis en pleine mission d'assistance à huissier.
Tout le monde attend beaucoup de moi.


Je préviens tout de suite les personnes présentes que je ne suis pas Dieu, que je vais avoir besoin d'un certain nombre d'informations pour pouvoir faire mes recherches sur le poste de travail... Le responsable informatique hoche la tête.

Je demande si le PC ne peut pas être mis sous scellé pour une analyse inforensique différée. Non, l'ordinateur contient des données importantes pour la production de l'entreprise, des clefs matérielles permettant de faire fonctionner des logiciels vitaux. Il faut faire une analyse in situ, là maintenant.

J'allume le PC. Le système d'exploitation est un classique Windows XP en mode domaine. Je demande les mots de passe des comptes utilisateur et administrateur concernés. L'huissier prend des notes, me demande d'aller doucement. Je me connecte en tant qu'administrateur local de la machine.

L'huissier note tout ce que je fais. Il me demande d'expliquer en termes simples la manipulation que j'effectue et pourquoi je la fais. On n'est pas sorti de l'auberge. Surtout que je ne sais pas vraiment ce que je dois chercher.

"Cela fait deux fois que le fichier des clients est modifié alors que je suis absent et que je suis le seul à pouvoir y accéder !" Tonne le directeur de l'usine. L'informaticien m'explique que les fichiers de log du serveur montrent des accès en provenance de cet ordinateur, sur lequel le directeur affirme n'avoir jamais travaillé.

Tout le monde parle en même temps, le salarié accusé, le délégué du personnel, le directeur de l'usine... Je ne suis pas là pour animer la réunion, ni l'huissier d'ailleurs. Je regarde tout le monde s'énerver. Je suis l'observateur privilégié d'un drame interne de l'entreprise.

Je n'ai aucune idée de la méthode que je dois suivre pour prouver l'utilisation frauduleuse d'un compte sur l'ordinateur. Pourtant on attend de moi une tâche impossible: dire qui a piraté le compte du directeur et comment. Je demande les logs d'accès au serveur Windows 2003. L'informaticien est un peu embêté. Il m'explique que du fait d'une panne de disque dur et d'un remplacement à la va vite par un disque plus petit, il a fallu faire de la place, que la réinstallation du serveur a été faite très vite, que les logs d'accès sont minimalistes. Bref, une sécurité bâclée. Mais je sais que le compte informatique a été utilisé sur le poste devant lequel je me trouve. En tout cas, semble l'avoir été. En fait, je sais très peu de chose, mais qu'un salarié est accusé.

J'ai été appelé la veille, par l'huissier de justice, qui voulait savoir si j'étais disponible pour une intervention en entreprise prévue le lendemain matin.
Z : "Mais une intervention sur quel type de matériel et pour y rechercher quoi ?"
H : "Un salarié est accusé d'avoir modifié des données sur le serveur."
Z : "Ah bon ? Mais quel type de serveur, quel système informatique ?"
H : "Ah ça, je ne sais pas. Mais il faut qu'on y soit à 8h demain matin."
Z : "Gmblmblmbl. Je vérifie mon agenda et j'appelle mon patron pour voir si je peux me libérer et je vous rappelle."

Me voilà donc à 8h dans un bureau où tout le monde me regarde. Je regarde les logiciels installés sur l'ordinateur. Je demande des explications pour certains d'entre eux. L'informaticien me renseigne. L'huissier prend des notes. Rien ne semble anormal.

Je demande au directeur de l'usine de me donner son mot de passe: "Vlehd233" me répond-il. Je note scrupuleusement, en faisant répéter. Il me précise qu'il a changé le mot de passe depuis, mais que c'est celui-là qu'il utilisait depuis longtemps.

Je lance une recherche de cette chaîne de caractères sur tous les fichiers du disque dur. J'explique à l'huissier qui prend bonne note. Rien. Je procède à la récupération de tous les fichiers effacés de l'ordinateur et regarde la liste des fichiers.

Un exécutable attire mon attention: unshadow.exe
A partir de mon ordinateur portable, j'effectue une petite recherche sur internet... John The Ripper. Ce bon vieux JTR, que j'utilisais il y a des années pour tester la fiabilité des mots de passe de mes étudiants. Je note la date du fichier. Je trie par ordre des dates la liste des fichiers récupérables. Je repère tout un groupe de fichiers ayant la même date. Je restaure le répertoire parent. Dans le dossier, je retrouve des fichiers textes, dont un contenant la chaîne de caractères "Vlehd233".

Je lève les yeux sur le salarié et lui demande pourquoi je trouve trace du logiciel "John The Riper" sur son poste de travail, ainsi que la présence du mot de passe du directeur de l'usine dans le même répertoire.

L'huissier prend note de ses explications.

J'ai fini mon intervention. Je range mon matériel en mesurant le bol que j'ai eu. Depuis, je refuse de travailler ainsi au petit bonheur la chance. Chacun son métier.

Je ne suis pas spécialiste en sécurité informatique.

08 novembre 2012

Les Assises

J'aime bien discuter avec d'autres experts judiciaires, et faire un retour d'expérience sur tel ou tel point technique de nos activités. Récemment, j'ai rencontré un expert judiciaire qui a vécu une expérience qu'il n'oubliera pas : témoigner dans un procès d'assises. Il a accepté que je rédige un billet sur son expérience pour vous la faire partager ici. Comme il est d'usage sur ce blog, les dates, lieux, sexes et noms des personnes ont été modifiés. L'expert judiciaire s'appellera Luwin.

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Le tribunal est silencieux pendant que je m'avance jusqu'à la barre. Nous sommes aux Assises et je dois témoigner en tant qu'expert judiciaire en informatique.

Il y a quelques semaines, un huissier est venu me délivrer une « citation à expert devant la cour d’assises ». Je suis appelé à témoigner en personne, c’est ce qui est inscrit. Ouf, c’est la cour d’assises de mon département. La dernière fois c’était à l’autre bout de la France. Je regarde les dates : mince, ça coince, entre les cours aux étudiants et des réunions prévues depuis plusieurs mois.


L’affaire ? Ah, oui, je me souviens. Quelques années auparavant, j'ai été désigné dans ce dossier pour analyser le contenu d'un ordinateur et y retrouver des vidéos tournées par l'accusé. Sale affaire. Les victimes sont des adolescents, encore enfants au moment des faits reprochés. Des faits graves.

Après les copies d’usage, et au premier abord, l’ordinateur était vierge de vidéos. Puis j’ai utilisé mes outils fétiches, comme Defrazer du NFI. Une par une, des vidéos sont reconstituées par les outils. Cela a pris des heures, des jours. Elles étaient toutes effacées, présentes uniquement sous forme de traces. Les vidéos n’ont plus de nom, le système de fichier les a oubliés. C’est donc moi qui les nomme, car il faut bien qualifier le contenu, décrire l’insoutenable.

Je sais que je n’ai pas retrouvé toutes les vidéos, que certaines sont incomplètes, que la plupart n’ont pas le son associé. Mais il n’y a pas à se méprendre : l’accusé est sur les vidéos, les petits garçons aussi. Ce qui était la parole d’un jeune garçon sur un procès-verbal d’audition devenait la réalité devant mes yeux. Je me suis alors rendu compte que seul l’accusé et moi avions vu ces vidéos.

Je dissipe mes souvenirs et contacte le greffe de la cour d’assises. Revenons sur Terre. Par chance la date et l’heure prévues pour l’audition tombent dans un créneau horaire libre. Dans le passé, il m’est déjà arrivé de faire changer la date ou l’heure d’audition. Tant que l’on s’y prend suffisamment tôt, et que l’ordonnancement des auditions est flexible, le greffe est conciliant.

Puis je m’enquiers du nom du président de la cour. Une question me dérange : dois-je présenter les vidéos aux jurés ? En effet ces vidéos sont présentes dans le rapport, sous forme d’annexes numériques, mais les jurés n’en ont pas connaissance. Ni du rapport d’ailleurs. Le greffier m’explique que la salle d’audience est toute neuve et que l’on peut projeter sur trois écrans (deux en face des jurés, un derrière eux), et m’indique le nom et le téléphone du magistrat.

Avant de l’appeler je ressors le rapport de mes archives. Le dossier comporte beaucoup de dates, d’éléments techniques. Je me replonge dans l’affaire, me remémore ces détails troublants comme ces courriers de l’accusé vers ses victimes, ou ses navigations Internet.

Je contacte le magistrat, qui prend le temps de m’expliquer le déroulement des assises. Il ne voit pas d’objection à ce que les vidéos soient projetées : il s’agit d’un élément central du dossier.

Cela m'a tétanisé.

Il y a un fossé entre un travail technique et scientifique solitaire dans son laboratoire et la présentation des résultats devant une assemblée, surtout lorsqu'il s'agit d'une cour d'assises, avec l’avenir d'un homme en jeu. Je n’ose même pas imaginer ce que devait être une cour d’assises quand la peine de mort existait. Puis je visionne à nouveau les vidéos, revois les victimes. Pour que l’œuvre de justice soit complète, je dois témoigner. C’est le jury qui décidera.

Le mieux à faire dans ces cas-là est de bien se préparer et de gérer tant que faire se peut la montée du stress. D’abord on contacte les collègues plus aguerris, ceux qui sont déjà passé par là. Tous répondent en prodiguant moult conseils, me soutiennent et m’encouragent, j’écoute beaucoup. Je sens bien qu'il est assez rare qu'un expert judiciaire en informatique vienne en personne dans un procès d'assises. Pour un expert psychiatre ou légiste, il doit s’agir d’une routine.

Puis viennent les inquiétudes techniques : comment faut-il faire pour projeter des séquences vidéos dans un tribunal ? Comment sont-ils équipés ? Que faut-il amener ?

J’ai bien entendu le greffier, mais je suis de nature méfiante. D’autant plus que je n’aurai pas le temps de « visiter » la salle avant d’y aller. La salle est neuve m’a assuré l’huissier, il ne devrait pas y avoir de problème particulier. Mais je décide de doubler le matériel en amenant mon propre vidéoprojecteur, deux ordinateurs portables, des clés USB et un DVDRom avec tout mon dossier gravé. Et une rallonge électrique. Et une multiprise. On ne sait jamais.

Le jour J approche. La tension monte.

Je mets à disposition chaque moment « libre » pour préparer le plan de mon « témoignage ». Aux assises, la procédure est orale, c'est-à-dire que les témoins doivent puiser dans leur mémoire les réponses aux questions. Quand il s’agit d’informatique, il est matériellement impossible de se souvenir de tous les fichiers, dates, éléments du dossier, sans avoir recours à la consultation du rapport. Les présidents de cour m’ont toujours autorisé à avoir recours à mes notes, à condition bien sûr de ne pas me plonger dans le rapport pour en faire la lecture à voix haute. Disons que le rapport est plutôt vu comme un aide-mémoire. Cela me rassure, car même si je suis sûr de venir à la barre avec tout le rapport en tête, tellement je l'aurai lu et relu, je ne suis pas à l'abri d'un trou de mémoire sur une question inattendue.

Je rédige alors un mémo, de trois pages au maximum, écrit gros car ma vue baisse, qui reprend les étapes principales de mon rapport.

Jour J.
J’arrive une heure et demi avant le début de l’audience. Je n’arrivais pas à dormir et je déteste arriver en retard. J’en profite pour prendre un expresso au « café du palais » (il y a toujours un « café du palais » à côté d’un tribunal). Je découvre alors dans le journal le contexte complet de l’affaire dans laquelle j’interviens. Auparavant je n’avais que l’ordonnance de commission d’expert et uniquement les informations nécessaires à la mission d’expertise. C’est encore plus glauque que prévu.

Le tribunal ouvre ses portes. Il n’y a presque personne. Je présente ma carte d’expert au portique d’entrée, ce qui me permet de ne pas sortir tout mon attirail de mes sacs.

Je me rends dans la salle, il n’y a personne. J’attends patiemment et au bout d’un moment l’huissier audiencier arrive. Il m’informe que la journée d’hier a été très longue et que ce matin nous aurons aussi le témoignage d’un militaire, initialement prévu la vieille, avant que je puisse passer. Bon.

Je demande si je peux commencer à brancher mon matériel. L’huissier me CRIE qu’il ne comprend rien au matériel. Je lui CRIE en retour de m’indiquer qui peut m’aider. Nous CRIIONS de concert non pas par énervement, mais parce que la pluie vient de tomber, et résonne de manière phénoménale dans la salle d’audience, située au dernier étage. Je comprends néanmoins que c’est le greffier « qui sait ». Le greffier arrive peu de temps après, avec l’arrêt de la pluie. « Ah, vous avez pris votre ordinateur ? Mais je ne sais pas comment on le branche, c’est tout neuf ici, vous n’avez pas une clé USB ? ». J’explique que j’ai les logiciels nécessaire au visionnage des vidéos sur mon PC, que je le maîtrise, et que je préférerais le garder, s’il vous plaît, merci. Le greffier n’y voit aucun inconvénient mais me laisse me débrouiller, il faut simplement que son ordinateur à lui continue de fonctionner.

L’endroit où je vais témoigner est en face du Président de la cour. C’est un pupitre, avec un micro. C’est tout. Pas de prise électrique ou vidéo. Je récupère une prise vidéo attachée à la caméra de document et une prise électrique vers le greffier. Je connecte mon portable : fils trop courts, je ne parviens pas jusqu’au pupitre. Je laisse donc mon ordinateur vers le greffier, je me déplacerai.

L’heure de début d’audience arrive et la salle s’est remplie. Finalement, de me concentrer sur les petits aléas techniques m’a permis d’ « oublier » là où j’étais. Mais je sens le stress qui revient.

J’avise une personne en uniforme sur un siège et vais me placer à côté d’elle. Il s’agit certainement du témoin qui va me précéder.

Une sonnerie stridente retentit. La cour fait son entrée, tout le monde se lève. Le Président et les deux magistrats professionnels qui le secondent sont au centre, les jurés de chaque côté. Le Procureur Général est à ma droite, avec les avocats de l’accusation. L’avocat de la défense est à ma gauche. Je le reconnais, c’est un bon.

Le Président ouvre les débats et appelle le militaire à témoigner. La personne à côté de moi se lève et s’avance à la barre. Le Président lui demande de décliner ses nom, âge, qualités et de prêter serment. Le militaire rend son témoignage entièrement de mémoire, avec tous les noms, lieux, dates et heures parfaitement appris. Je me sens misérable avec mon aide-mémoire. Le Président demande à l’Avocat Général puis aux avocats de l’accusation s’ils ont des questions, et donne la parole à l’avocat de la défense. Les questions pleuvent sur le pauvre militaire, accompagnées de rhétorique cinglante. L’avocat arriverait presque à faire passer le militaire pour un bourreau. Le militaire ne se départ pas de son calme et répond brièvement. « Avez-vous d’autres questions, Maître ? », demande le Président. « Non ?, dans ce cas nous vous remercions M. LeMilitaire et appelons à la barre l’expert informatique, M. Luwin ».

C’est à moi. Étrangement je suis très calme lorsque je me lève. Toutes les personnes présentes me regardent. La salle est silencieuse pendant que je m'avance jusqu'à la barre. Tout le monde sait que mon témoignage, et les vidéos que j’ai récupérées, sont essentiels.

Président : Veuillez décliner vos nom, date et lieu de naissance, adresse et qualité.
L : Luwin, 01-01-1970 à St Unix la Chapelle, expert judiciaire.
P : M. Luwin, Jurez-vous « de parler sans haine et sans crainte, de dire toute la vérité, rien que la vérité » ? Levez la main droite et dites « je le jure ».
L : Je le jure.
P : M. Luwin, veuillez décrire à la cour le déroulement de vos opérations d’expertise.
L : M. le Président, puis-je m’aider de mon aide-mémoire manuscrit ?
P : Mais bien sûr Monsieur l’Expert.
L : Merci Monsieur le Président. L’ordonnance qui m’a commis avait quatre chefs de mission, je vais les reprendre et expliquer en regard de chacun d’eux quels ont été mes opérations et leurs résultats. J’ai procédé à l’examen technique, bla-bla-bla…
L : …dans les vidéos on voit l’accusé en compagnie de petits garçons…
L : …Et j’ai remis mon rapport le 11 novembre 2011 au magistrat.
P : Monsieur le Procureur Général ?
PG : Merci Monsieur le Président. Monsieur l’Expert, …/…/… et donc à quelle date le système d’exploitation a été installé ?
L : !
Je feuillette mon rapport. Heureusement que tous mes rapports sont calqués sur le même modèle. Mais il y a 2 ans, est-ce que je relevais cette date ? Ah oui, j’ai trouvé, c’est à la page…
PG : C’est à la page 17 de votre rapport Monsieur l’Expert
L : Grmmll, oui, voilà : 18 juin 2003 à 12 heure 23 minutes et 6 secondes
PG : …/…/
P : Maître Jaccuse (avocat de l’accusation) ?
J : Pas pour l’instant Monsieur le Président.
P : Maître Défend (avocat de la défense) ?
D : Oui, merci Monsieur le Président.
L’avocat s’approche du pupitre, son regard pétille. Zut, il tient quelque chose.
D : Monsieur l’expert, quelle formation avez-vous ?
L : je suis docteur/ingénieur en informatique
D : Très bien. Avez-vous une formation qui permette de déterminer que les vidéos que vous avez retrouvées sont à caractère pédopornographiques ?
L : Non, Maître
D : Ou pornographique ?
L : Non, Maître
D : Très bien. Les vidéos que vous mentionnez n’ont pas de son, comment pouvez-vous affirmer que mon client a « ordonné » à un jeune homme de réaliser tel ou tel geste sexuel ?
L : En interprétant le langage corporel, Maître
D : Vous interprétez ! Mais vous n’avez pas de formation dans ce domaine non plus ! Je pourrais interpréter, moi, d’une autre façon, n’est-ce pas ?
L : Oui, Maître
D : Je n’ai plus de question, Monsieur le Président
P : Maître Jaccuse, vous aviez une demande ?
J : Oui, je voudrais que les jurés visionnent les vidéos 3, 7 et 11 contenues dans le rapport.
P : Très bien, je déclare le huis-clos pour permettre le visionnage. Le public est prié de quitter la salle.

Le public quitte la salle. Les victimes aussi, bien qu’elles puissent rester. L’atmosphère s’alourdit.

Je me dirige vers le PC portable et commence à diffuser les vidéos. Chaque vidéo dure plusieurs minutes. Aucune n’a de son. L’effet n’en est que plus ravageur.

Une demi-heure après, je coupe le vidéoprojecteur. Les lumières reviennent dans la salle. Les visages des jurés sont fermés. La défense accuse le coup. L'atmosphère est très lourde.

Le Président déclare une suspension de séance.

Je range mon matériel méticuleusement. Mon témoignage technique est terminé. Je sors de la salle. Je m'assoie sur un banc et je souffle. Tout s'est bien passé : l'ordinateur n'a pas cafouillé, les vidéos ont fonctionné, le vidéoprojecteur n'a pas lâché, l'écran de projection était à la bonne hauteur, je n'ai pas tremblé pendant mes réponses aux questions des avocats.

Je sens la baisse d'adrénaline. Je suis vidé.

Le lendemain, j'apprendrai dans les journaux que l'homme de mes vidéos a été condamné à 10 ans de prison ferme.

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Source photo www.tres-drole.com

05 novembre 2012

Devenir expert judiciaire...

Je remets ici à jour ce billet de janvier 2012 toujours d'actualité.

Tout d'abord, il est important de comprendre qu'Expert Judiciaire n'est pas une profession à proprement parler, mais une activité parallèle à une profession (sauf peut-être pour les experts traducteurs-interprètes, domaine que je ne connais pas beaucoup, mais vous pouvez relire ce billet pour plus d'informations).

Un expert judiciaire, c'est quelqu'un qui est inscrit sur une liste tenue par une Cour d'Appel. Le simple fait d'être inscrit sur cette liste donne le droit d'utiliser le titre "d'expert judiciaire près la Cour d'Appel de X". Cette liste permet aux magistrats ayant besoin d'un avis technique de désigner quelqu'un pouvant les éclairer dans une affaire sur laquelle ils travaillent.

Pour être inscrit sur cette liste, vous devez avoir un "vrai" métier (celui qui vous fait vivre). Les magistrats qui gèrent cette liste considèrent que l'activité d'expert judiciaire doit être une activité annexe, ce qui me semble tout à fait raisonnable, tant il serait dangereux de vivre uniquement aux crochets des régies judiciaires, qui payent souvent avec beaucoup de retards (lire ce billet par exemple).

Cependant, le statut précis de l'expert judiciaire n'est pas parfaitement clair pour toutes les administrations, en particulier pour le régime de l'assurance maladie, y compris pour la justice elle-même, ce qui ne lasse pas de me surprendre. J'en ferai peut-être un billet, le jour où j'aurai compris réellement comment cela se passe (je ne suis inscrit sur la liste de ma Cour d'Appel que depuis 1999 ;-).

Le titre d'expert judiciaire est un titre prestigieux... Ou du moins qui jouit d'un certain prestige. Beaucoup de personnes aimeraient bien l'ajouter sur leur CV ou sur leur carte de visite. Certains considèrent même qu'il s'agit de la consécration ultime d'une carrière professionnelle, une forme de reconnaissance auprès de leurs pairs. Et malheureusement, certains, alors que la pratique de leur domaine technique est, hum, un peu ancienne, arriveront effectivement à être inscrit sur la liste des experts judiciaires de leur Cour d'Appel. C'est en tout cas vrai dans mon domaine, c'est-à-dire en informatique. J'ai rencontré un expert judiciaire fraîchement inscrit, et directeur informatique d'une société française prestigieuse, qui m'a avoué au détour d'une conversation, que la manipulation d'un disque dur lui était complètement étrangère... Je ne sais pas ce qu'il est devenu, mais j'espère qu'il n'a pas été désigné dans des dossiers avec disques durs. Ou du moins qu'il a refusé les missions de ce type.

N'oubliez pas que l'activité d'expert judiciaire ne se limite pas à l'analyse du contenu d'un disque dur, mais peut vous amener à étudier l'informatisation d'une entreprise par son prestataire de service, ainsi que les contrats qui les relient... Les jeunes loups qui me lisent, vous faites moins les malins, là ;-)

Quelque soit votre âge, enfin si vous avez moins de 70 ans, vous devez remplir les conditions indiquées dans le billet de janvier 2012 (qu'il faut lire maintenant, je ne peux pas toujours tout résumer) et déposer un dossier de demande d'inscription.

Le billet se terminait comme suit:
Si votre demande est acceptée, vous serez convoqué pour prêter serment. C'est aussi le bon moment pour contacter une compagnie d'experts pour parler formations, procédures, assurance, et pour comprendre également dans quel guêpier vous êtes tombé avant de contacter les impôts, l'URSAFF et autres joyeusetés à qui vous allez expliquer votre activité (et comment ils doivent la gérer). Mais tout cela est une autre histoire, et concernant la bouteille, n'attendez pas la clôture de votre premier dossier.

Une déception d'un certain nombre de nouveaux experts judiciaires est de constater que l'institution judiciaire ne les accueille pas "comme il faut", c'est-à-dire avec le tapis rouge qui est dû à leurs nouvelles fonctions.

Je pense que c'est un point que la France devrait revoir, en particulier pour les personnes recevant la nationalité française. Nous, Français, ne savons pas organiser une réception digne de ce nom pour les personnes toutes fières de s'intégrer à notre beau pays. Alors qu'il suffirait de prendre exemple sur les canadiens.

Ma prestation de serment fut assez terne. Nous étions tous réunis dans une salle d'audience, debout et un peu raides. Personne ne connaissait personne. Beaucoup d'entre nous mettaient les pieds pour la première fois dans un tribunal et étaient un peu désorientés. Le serment ayant été lu par le magistrat, une fois et pour tout le monde, et à l'énoncé de son nom, il fallait lever la main et dire "je le jure".

L'institution judiciaire ne m'accueillait pas parce qu'elle avait besoin de moi, elle acceptait que je l'aide, parce que j'avais demandé à pouvoir la servir... C'est très différent.

Ensuite, une fois de retour chez moi, j'ai attendu plus d'un an avant de recevoir ma première désignation. Entre temps, personne n'était venu m'aider ou m'expliquer les démarches qu'il fallait faire auprès des différentes administrations pour démarrer cette "activité" d'expert judiciaire. Je n'avais jamais fait de facture d'honoraires, ni rempli une demande de remboursement de frais et débours.

Les choses sont un peu différentes maintenant qu'il faut passer par une phase probatoire de deux années, avec formation obligatoire (à vos frais). Mais l'idée est la même, et je comprends que l'activité d'expert judiciaire ressemble un peu à celle d'un club un peu fermé.

N'oubliez jamais aussi que vous travaillerez pro bono publico. N'attendez donc jamais un remerciement, un encouragement ou des félicitations de quiconque. Remplissez votre mission avec diligence et précision, mais assumez pleinement le risque de vous faire poursuivre en justice par une partie mécontente de votre travail.

Finalement, être expert judiciaire, c'est un peu comme tenir un blog, être conseiller municipal ou travailler dans un service informatique : beaucoup de critiques, peu d'encouragements, des risques d'agressions et toujours pro bono.

Mais il y en a qui aiment cela. C'est le moment de préparer votre dossier, car le 1er mars est vite arrivé.
A bientôt cher futur confrère !

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Source photo Megaportail