27 avril 2014

42 ans

Nous avons tous des êtres chers qui disparaissent trop tôt. Je ne suis pas épargné par la grande faucheuse qui tranche autour de moi. Cette peine intime, je la garde pour mes proches et pour moi.

Pourtant, tous les 27 avril sur ce blog, je parle du geste désespéré d'un de mes étudiants qui a mis fin à ses jours en pleine jeunesse. J'étais jeune maître de conférences et il avait brillamment effectué son stage avec moi. Il s'était enthousiasmé pour les réseaux de neurones avec lesquels je jouais.

C'était il y a longtemps, il y a 22 ans.

Dans sa lettre d'adieu à ses parents, il a écrit qu'un des rares bons moments qu'il avait passé dans les derniers mois de sa courte vie était avec moi, pendant son stage. Cet aveu m'a toujours déchiré le cœur.

Avec en plus le regret de n'avoir pas vu son mal vivre, alors que nous étions complices de travail.

Il aurait fêté aujourd'hui son anniversaire.
Bon anniversaire Stéphane, tu es toujours dans mon cœur et tu as toujours vingt ans.

22 avril 2014

Les géants

Parfois, je me rend compte à quel point je peux être pitoyable, à mes yeux tout au moins. Pour beaucoup de lecteurs (à ce que je comprends de certains emails que je reçois), je suis une sorte de héros hypercompétent capable de tout faire en informatique. C'est très loin d'être le cas: je suis nul en sécurité informatique, je suis nul en développement informatique moderne, je ne capte rien en téléphonie mobile, je ne connais pas la différence entre un processus et un thread, je ne dispose pas d'outils extraordinaires, ni de connaissances incroyables...

J'ai déjà expliqué tout cela en images dans le billet "expert judiciaire, ce qu'on pense que je fais".

La justice n'ayant aucun moyen technique à m'offrir, les services de l'état (police ou gendarmerie) ne fournissant aucun logiciel ni matériel aux experts judiciaires hors de leur rang, je me débrouille comme je peux. En voici un exemple.

Un scellé m'est remis pour analyse, avec comme mission principale de relever la présence éventuelle d'images ou de films pédopornographiques. Après la copie du disque dur, me voici à analyser tous les fichiers encore présents, entiers ou sous forme de traces dans les recoins du disque dur.

A un moment de mes observations manuelles, je note la présence du logiciel Shareaza. Je n'ai bien évidemment rien contre le partage P2P, technologie parfaitement légale, mais dans le cas que l'on m'a confié, je m'intéresse de près au contenu partagé.

N'ayant pas la chance de disposer d'un logiciel de type P2P Marshal, me voilà avec sur les bras des dizaines de fichiers avec des noms longs comme un jour sans pain et des extensions ".partial" et ".sd".

Les fichiers ".partial" contiennent les données en cours de téléchargement (ou de partage) et les fichiers ".sd" contiennent des données de gestion des téléchargements. Une ouverture de ces fichiers .sd avec Notepad++ montre une partie en clair contenant le nom du fichier en cours de téléchargement. Intéressant ! Je trouve dans la plupart des fichiers .sd des noms contenant des références pédopornographiques. Je note tout cela dans mon rapport.

J'installe sur un ordinateur monté pour l'occasion (une machine virtuelle en fait) le logiciel Shareaza que je récupère sur internet dans la même (ancienne) version que celle trouvée sur l'ordinateur placé sous scellé. Je télécharge quelques vidéos et documents mis en partage de manière légale par des internautes, et j'observe le comportement des différents fichiers .part et .sd lors des différentes manipulations.

A un moment, je réalise que, comme la plupart des fichiers .part nommés dans les fichiers .sd contiennent des vidéos, il me suffit de renommer les fichiers en question avec l'extension correspondant au type de vidéos qu'ils sont censés contenir: j'ajoute .avi/.mpg/.mov au choix après l'extension .partial et j'essaye d'ouvrir la vidéo avec VLC.

VLC est un logiciel fantastique qui a entre autre la capacité de lire des vidéos incomplètes, avec des pans entiers manquants.

Bingo, j'arrive à lire toutes les vidéos (ou presque), dont celles de nature pédopornographique. Je passe encore un week-end pénible, à classer les vidéos, à en extraire des images choisies pour le rapport et à les graver sur un DVD annexé au rapport.

Rien d'autre qu'un travail fastidieux, loin de l'image d’Épinal de l'expert omniscient et omnipotent, enfermé dans mon bureau pour éviter que mes enfants ne voient leur père regarder des images pédophiles sur ses écrans.

Je l'ai déjà écrit moultes fois ici même: je suis nul et je suis faible.

"Nous sommes des nains juchés sur des épaules de géants. Nous voyons ainsi davantage et plus loin qu'eux, non parce que notre vue est plus aiguë ou notre taille plus haute, mais parce qu'ils nous portent en l'air et nous élèvent de toute leur hauteur gigantesque." (Bernard de Chartres, XIIe siècle)

Évidemment, les géants représentent nos prédécesseurs, mais aussi le savoir accumulé dans les livres ou sur internet. C'est aussi l'expérience de nos collaborateurs, les conseils de nos aînés, les avis de nos confrères.

Merci à tous les géants.

09 avril 2014

La motivation d'un élu local

En septembre 2006, j'annonçais dans ce billet, ma première participation (dans le public!) à un conseil municipal de ma commune. J'ai ensuite participé à la tenue d'un bureau de vote. Et un jour, on m'a demandé si j'acceptais d'essayer de devenir conseiller municipal.


Sur ce blog, j'ai raconté un peu quelques unes des facettes de mon activité de conseiller:
- l'élection du maire (Habemus Papam)
- la participation aux commissions (Fluctuat nec mergitur)
- les élections sénatoriales de 2008 (Un train de sénateur)
- les actions caritatives (La banque alimentaire et Merci)
- les collections de panneaux de limitation de vitesse (Les anciens et la vitesse)
- les élections européennes de 2009 (Journal d'un bureau de vote)
- les discussions en conseil municipal (Bio, nature et pollution)
- les élections régionales de 2010 (De l'autre côté du bureau)
- l'accueil des gens du voyage (Au nom de la commune)
- la décision contestée (L'insolence des riches)
- l'archaïsme salutaire (Vous ne pourrez pas vérifier)

Jusqu'au jour où il a bien fallu se représenter devant les électeurs (Ensemble, avec Vous et pour Tous, continuons) et cherchez à les convaincre de voter pour nous (Porte à porte).

Maintenant que les élections municipales de 2014 sont terminées, et que je suis réélu pour six ans, le travail continue.

Mes motivations ont-elles changées ?

En 2006, j'avais 42 ans, l'âge magique. J'étais curieux de savoir ce qu'il se passait sur ma commune. J'avais envie de connaître ses développements, son avenir, ses potins.

En 2008, j'avais envie de donner mon avis, même s'il n'était pas toujours suivi.

En 2014 (à 50 ans donc), j'ai envie de vraiment faire avancer certains dossiers qui me tiennent à cœur. C'est pour cela que j'ai proposé au Maire de me confier tous les dossiers en rapport avec le numérique. Il a accepté de me nommer "conseiller délégué au développement du numérique". Je vais pouvoir travailler aux propositions d'évolutions de la commune dans ce domaine, les présenter en commission, puis ensuite au conseil municipal.

Mes objectifs sont les suivants:
- améliorer la communication élus-citoyens, mairie-citoyens et élus-mairie (listes de diffusion, panneaux d'affichage numérique, espaces numériques de travail, réseaux sociaux, textos, etc.)
- encourager l'utilisation maximale des logiciels open source
- promouvoir l'open data
- préparer l'arrivée (un jour?) de la fibre jusqu'à l'habitant (FTTH) par la pose de fourreaux sur tous les travaux de voirie et lors de tous les aménagement de lotissements
- encourager la formation numérique des aînées
- faciliter la circulation de l'information
- permettre les réunions à distance grâce aux visioconférences logicielles
- dématérialiser les documents dès que c'est utile...

J'ai quelques idées qui paraissent farfelues au premier abord: filmer le conseil municipal et mettre en ligne les vidéos sur une chaîne YouTube communale, créer un festival numérique, une page Facebook pour la mairie, un atelier GNU/Linux, un atelier d'échange de clefs GPG...

Les idées ne manquent pas, la motivation non plus.

Il reste à prendre en compte les aspects légaux, administratifs, les habitudes, les avis des autres, les aspects financiers, l'inertie générale, la peur du changement, la peur de l'inconnu...

Maintenant qu'un grand nombre de citoyens disposent d'un ordinateur dans leur téléphone, cela devrait être plus facile car l'informatique fait moins peur.

Il suffit juste de ne pas oublier ceux qui n'y ont pas accès.
Il ne faut pas non plus oublier ceux qui ont des handicaps (visuels, auditifs, etc.).
Il ne faut laisser personne sur le côté.
Yapuka...

03 avril 2014

Le témoin

Il arrive qu'on demande à l'expert judiciaire de venir témoigner lors d'un procès. Un de mes confrères à bien voulu me faire l'honneur de raconter son expérience sur mon blog dans ce billet.

Cela ne m'était jamais arrivé, jusqu'à cette semaine.

Je dois dire que je n'étais pas pressé de vivre cette expérience (mais suffisamment curieux quand même pour souhaiter le faire au moins une fois dans ma vie).

J'ai reçu il y a quelques mois l'email suivant:
Bonjour Monsieur l'expert,

Je vous informe que je vais vous citer comme témoin dans le dossier X dans lequel vous m'avez adressé un rapport d'expertise privée particulièrement clair et précis.

Vous allez recevoir une convocation pour une audience qui aura lieu le 1er avril (ce n'est pas une plaisanterie) au TGI de Vulcain.

Je vous remercie de me dire si vous acceptez de venir témoigner, afin que je lance la procédure.

Je vous prie d'accepter, Monsieur l'expert, mes salutations respectueuses,

Signé: Maître Spock

Enfin, ce moment tant craint était arrivé: participer à un procès, devant une cour, dans un tribunal, en public, devant tout le monde, comme dans les séries ! J'en parle aussitôt à mon épouse qui me répond d'un air entendu: "j'espère que tu seras indemnisé vas-y ça me fera des vacances".

Je réponds donc "oui" à Maître Spock et quelques jours plus tard, un huissier de justice sonne à ma porte pour me remettre en main propre une citation comme témoin pour l'audience du 1er avril (je ne m'en remets pas) d'un tribunal situé à l'autre bout de la galaxie France...

Je note le rendez-vous dans mon agenda de ministre, je pose un jour de congé auprès de mon employeur pour cette date, je déplace les rendez-vous déjà programmés.

Le temps passe.

La date s'approchant, je prend mes billets de train et j'achète les tickets de métropolitain nécessaires à mon transport jusqu'au tribunal. Le week-end précédent, je me plonge dans le rapport que j'avais déposé dans ce dossier, j'apprends par cœur les faits, les dates et tous les éléments techniques du rapport, les annexes, les critiques remarques de la partie adverse sur mon travail, les éléments de procédure... Bref, je passe un bon week-end (qui en plus est celui du second tour des élections municipales où j'ai tenu un bureau de vote et soit dit en passant fêté ma la victoire de ma liste et ma brillante élection). Bref je bosse à fond le dossier.

Plus le jour approche et plus je sens une boule d'angoisse se former. Mon épouse me rassure: "tu vas en chier y arriver, tu es le meilleur".

Le jour J, je prends le train le matin très tôt pour traverser la France, tellement tôt que, malgré 4 heures de train, j'arrive devant le tribunal avec deux heures d'avance. J'en profite pour repérer les lieux, trouver la salle d'audience, me présenter au greffe, me faire expliquer un peu la procédure: "bah, vous allez prêter serment, puis vous faire cuisiner répondre aux questions".

Je trompe mon stress en allant me glisser dans le public (peu nombreux) d'un procès d'assises qui se tenait dans la salle voisine (véridique). Une histoire de cambriolage par des pieds nickelés, de coups de couteaux, de séquestration, de vol... On se détend comme on peut.

Un quart d'heure avant l'audience, Maître Spock arrive et m'explique comment il voit les choses: "vous allez être isolé dans la salle des témoins, puis l'huissier viendra vous chercher, vous prêterez serment, puis je vous poserai quelques questions, puis la cour vous posera aussi quelques questions, ainsi que la partie adverse". Devant mon visage transpirant, il ajoute: "mais ne vous inquiétez pas, rien de compliqué. Soyez vous même et répondez sans trop entrer dans les détails techniques".

Ok.

Donc l'inconnu total.
Je ne sais pas quand on va venir me chercher.
Je n'assiste pas aux débats.
Je ne connais pas les questions qui vont m'être posées.
Je ne sais pas où je vais poser mon sac, mon manteau, mon pull, mon écharpe (je suis en chemise car je transpire déjà 10L d’adrénaline).
Je ne sais pas qui est qui dans la salle (Président, procureur, avocats, parties). Je ne connais que deux personnes: Maître Spock et l'innocent qu'il défend.
Ah si, je sais une chose: la presse judiciaire est là.

Ok, ok.

Mon coeur bat la chamade.
[minute historique: autrefois afin de parlementer ou lors d'une reddition, on émettait un signal avec un tambour ou une trompette ; on appelait cela battre la chamade, source Wikipédia]

Me voici en train d'attendre dans la salle des témoins (en fait dans la salle des pas perdus, le tribunal ne disposant pas de salle pour isoler les témoins).

Comme d'habitude, je constate avec un étonnement tout scientifique, que si l'on note t le temps d'attente, mon niveau de stress augmente proportionnellement à t, alors que mon encéphalogramme varie en 1/t...

Je fais alors la seule chose que je sais faire dans ces cas là: je récite la litanie contre la peur des sœurs du Bene Gesserit:
Je ne connaîtrai pas la peur car la peur tue l'esprit.
La peur est la petite mort qui conduit à l'oblitération totale.
J'affronterai ma peur.
Je lui permettrai de passer sur moi, au travers de moi.
Et lorsqu'elle sera passée, je tournerai mon œil intérieur sur son chemin.
Et là où elle sera passée, il n'y aura plus rien.
Rien que moi.
J'appelle mes followers Twitter à l'aide. Ils me remontent le moral.

Les minutes passent.
Je ne sais pas si mon affaire passe en premier (il y a plusieurs affaires convoquées à la même heure).

Les minutes semblent être des heures.
Des personnes entrent dans la salle d'audience: des personnes en robes noires, des personnes à l'air sombre, des personnes angoissées, des personnes avec des blocs notes, des avocats rigolards, un policier...

Les minutes deviennent une heure.
Je sursaute à chaque sortie d'une personne dont je suis persuadé qu'elle vient me chercher. Je n'ai pas hâte d'entrer dans l'arène, j'ai envie qu'on m'oublie, je suis pressé d'en finir, j'ai hâte d'entrer dans l’arène.

Les minutes deviennent deux heures.
J'entends quelques bribes de mots en provenance de la salle, je reconnais la voix de stentor de Maître Spock. Je sens que je vais bientôt être appelé.
Je regarde sur internet l'origine du mot "stentor" [minute culturelle: dans la mythologie grecque, Stentor (en grec ancien Στέντωρ / Sténtôr) est le crieur de l'armée des Grecs lors de la guerre de Troie. Son nom vient du verbe στένειν / sténein qui signifie « gémir profondément et bruyamment, mugir ». Il reste dans l'expression populaire « avoir une voix de Stentor » qui, dès l'Antiquité, signifie avoir une voix très puissante, retentissante et parfaitement audible. Les scholiastes d'Homère précisent que Stentor est d'origine thrace, qu'il est le premier à se servir d'une conque comme trompette de guerre et qu'il est mis à mort après avoir été vaincu par le dieu Hermès dans une joute vocale. Source Wikipédia]

J'en profite également pour relire le serment des témoins: "Je jure de parler sans haine et sans crainte, de dire toute la vérité, rien que la vérité." (source Wikipédia: liste des serments).

Je relis la litanie contre la peur.

(normalement, si j'ai réussi mon exercice d'écriture de billet, vous êtes là maintenant chaud bouillant comme je pouvais l'être).

Quand, soudain, l'huissier audiencier sort de la salle et
(roulement de tambours)













































(sonneries de trompettes)













































(mon cœur s'arrête)













































(je me lève, au ralenti, style "Matrix")












































(ça fait mal au doigt, hein)













































Ah, tiens, non, ce n'est pas l'huissier audiencier, c'est Maître Spock.

Maître Spock:
"Bonjour Monsieur l'expert, je suis désolé, mais l'affaire est reportée".

...
Ah, ok.

"Mais elle est reportée à une date ultérieure que je vous communiquerai dès que j'en aurai connaissance".

...
Oui. Bien sur.

"Je suis désolé"

...
Oui, moi aussi.

Nous sommes sortis du tribunal pour aller prendre un verre avec la presse judiciaire. Après quelques bières, mon sang contenait à nouveau quelques globules rouges. Les discussions portaient sur le futur nouveau gouvernement. Fidèle à ma longue habitude des réunions publiques (c'est-à-dire lorsque je participe à un groupe de plus de deux personnes), je suis resté dans un coin à écouter et à boire les paroles des célébrités présentes.

Bilan:
Points négatifs:
- un procès auquel je ne pouvais pas assister (puisque cité comme témoin)
- 8h de transport (TGV, métro, RER)
- 2h d'attente car arrivé en avance
- 2h d'attente en salle des pas perdus faisant office de salle des témoins
- une journée de congés perdue
- je ne sais pas si je serai remboursé (car je n'ai pas été appelé à la barre)
- ce billet de blog qui est frustrant pour tout le monde

Points positifs:
- j'ai servi la justice et tenté de participer à la défense d'un innocent
- j'ai révisé la litanie contre la peur
- j'ai serré la main (deux fois) de Pascale Robert Diard et pris un verre avec elle.

That just made my day.