23 juillet 2015

Redif : Perquisition

Dans le cadre des rediffusions estivales, je vous propose ce billet publié en juin 2010, et qui aborde un des aspects les plus intrusifs de l'expertise judiciaire.

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 Il est huit heures du matin. Les policiers frappent à la porte d'un pavillon. Je les accompagne.

J'ai prêté serment d'apporter mon concours à la Justice. Mais je suis dans mes petits souliers: je participe à une perquisition chez un particulier, et je dois dire que je n'aime pas ça.

Une femme nous ouvre la porte en peignoir. Un policier lui explique la procédure pendant que ses collègues entrent en silence. L'action est calme et nous sommes loin des clichés des séries TV. Une fois la maison explorée, les policiers m'invitent à entrer pour effectuer ma mission: le juge m'a demandé d'analyser les différents appareils informatiques présents dans la maison.

Il s'agit d'une affaire de trafic portant sur plusieurs centaines de milliers d'euros.

Depuis une semaine, je me prépare tous les soirs en essayant d'imaginer tous les cas techniques devant lesquels je peux tomber. J'ai un sac contenant un boot cd DEFT, des tournevis de toutes tailles et de toutes formes, stylos et bloc notes, un dictaphone numérique, un ordinateur portable avec carte réseau gigabit et disque de grosse capacité pour la prise d'image en direct, une lampe électrique, un bouchon 50 ohms et un connecteur en T, le live CD d'Ophcrack, un câble réseau, un prolongateur et un câble croisé, une boite de DVD à graver (et quelques disquettes formatées, cela sert encore...), une bouteille d'eau et un paquet de biscuits. Grâce aux lecteurs de ce blog, j'ai ajouté un appareil photo, un GPS, du ruban adhésif toilé et résistant, des élastiques de toutes tailles, des trombones, un clavier souple ne craignant pas l'humidité avec la connectique qui va bien, un tabouret en toile, des vis, patafix et colliers, une tour sur roulette avec carte SATA et quelques disques vierges de rechange, un ventilateur pour les disques, une petite imprimante, toute la connectique pour les organiseurs (Palms, Blackberry, iphone, etc.), des étiquettes/pastilles de couleur, des stylos et des feutres, un petit switch 10/100/1000, un câble série, un câble USB, une nappe IDE, une nappe SATA et des adaptateurs USB, SATA, IDE...

Pour l'instant, je tiens à la main une petite mallette avec mes principaux outils: bloc note, stylo et boot cd. Le reste est dans ma voiture. La maîtresse de maison nous explique que son mari est en voyage d'affaire et ses enfants chez leur grand-mère. Elle est seule chez elle. J'ai un sentiment de malaise face au viol de sa vie privée. Décidément, je ne suis pas fait pour ce type d'intervention. L'OPJ sent mon désarroi et le met sur le compte de l'inexpérience. Il m'emmène au bureau de la maison où trône un ordinateur au milieu d'un paquet de disques durs extractibles. Mon travail commence.

J'explique à l'OPJ ma procédure de prise d'images. Il tique un peu quand je lui annonce mon estimation des durées. Bien sur, si j'avais été invité au briefing de la veille, j'aurais pu expliquer tout cela...

J'installe tout mon petit matériel dans un coin de la pièce, à même le sol. Je démonte les différents disques durs et les place dans ma "tour infernale" (mon PC d'investigation). J'ai l'impression que les policiers me regardent en pensant au professeur Tournesol.

Pendant les deux heures qui vont suivre, je vais étudier tous les papiers découverts par les policiers pour voir s'ils peuvent contenir des éléments de nature à me faciliter l'analyse inforensique des disques durs. Mais je ne trouve rien. La corbeille à papier est également vide IRL. Le monde moderne.

Les policiers s'ennuient un peu, quand finalement j'arrive à booter la première image dans une machine virtuelle VMware. L'un d'entre eux me dit en souriant: "finalement, deux heures pour démarrer un PC, c'est un peu comme chez moi". Je ne me laisse pas déconcentrer et pars à la recherche de tous les indices possibles.

Les mots de passe Windows sont vite découverts avec Ophcrack. L'historique internet me fournit une liste de sites visités, ainsi que plusieurs pseudos (en clair dans les url). Les historiques MSN me donnent plusieurs emails et identités numériques. J'explore les différents outils de messagerie installés: Outlook Express, Thunderbird, surtout les emails de création de comptes avec envoi de mots de passe. Je conserve tout cela précieusement car tout ceci me donne l'impression que le propriétaire du PC change régulièrement de pseudo.

La liste des mots de passe utilisés me donne une petite idée de la stratégie de choix de l'utilisateur: un mélange avec les prénoms de ses enfants et des dates qui s'avèreront être les dates du jour de création des comptes.

J'effectue une petite recherche des fichiers de grosses tailles qui met en évidence trois fichiers de 4 Go sans extension. Je tente le coup avec l'application TrueCrypt contenue dans ma clef USB "LiberKey". J'essaye les différents mots de passe trouvés précédemment et l'un d'entre eux marche sur un fichier, deux autres sur l'un des fichiers restants. Cela signifie donc qu'un utilisateur du PC connait TrueCrypt et l'utilise pour chiffrer des données dans un fichier protégé par le système à double détente de TrueCrypt. Mais il me manque encore quelques mots de passe.

Parmi les outils de mémorisation des mots de passe, le navigateur est le plus utilisé. Je lance le navigateur installé et vérifie dans les options appropriées la liste des mots de passe mémorisés en association avec différents comptes internet.

Je note tous les login/mot de passe des comptes. Je vérifie avec l'OPJ que mon ordre de mission m'autorise à me connecter sur les comptes internets. Un coup de fil au magistrat lève les doutes. Je fais consigner la démarche sur le PV. Je choisis en premier lieu le webmail le plus fréquemment utilisé. J'y découvre une quantité d'emails que je récupère avec le Thunderbird de ma clef USB. Et bien entendu, parmi ces emails, un certain nombre d'emails contenant des mots de passe.

Ce travail s'effectue en parallèle de la prise d'image des autres disques qui sont montés au fur et à mesure sous forme de machines virtuelles. Mais le travail initial permet d'accéder plus rapidement aux espaces DATA intéressant les OPJ. Une fois franchis l'obstacle du chiffrage et des mots de passe, l'outil essentiel est une recherche Windows avec les mots clefs fournis par les OPJ. J'ai une certaine préférence pour SearchMyFiles de chez NirSoft.

La perquisition se termine en fin d'après-midi. J'imprime tous les documents découverts. Je range mon matériel. Je rappelle à l'OPJ que ma mission se poursuivra le week-end suivant avec des analyses plus longues, en particulier des zones non allouées des disques durs. Suivra ensuite la rédaction du rapport et l'impression des annexes. Comme pour une fois, ce dossier ne contient pas d'images pédopornographiques, je vais pouvoir externaliser l'impression pour faire baisser les coûts.

En sortant de la maison, je présente mes excuses à la propriétaire.
Elle est en colère et me répond durement.
Je revois encore aujourd'hui la rage de son regard.
Je la comprend.

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