27 avril 2018

Les réseaux des pairs

Dans une autre vie, j'ai eu l'occasion de subir un changement de directeur général. Quand vous faites partie d'un comité de direction, c'est toujours un moment "intéressant".

Lors du premier entretien en tête à tête avec mon nouveau chef, celui-ci me demande : "Bon, Zythom, si vous me parliez un peu de votre réseau". Et me voilà parti dans une présentation détaillée et passionnée de notre réseau informatique, sa complexité, sa technicité, ses risques de sécurité, les options de connexion à internet, les coûts. Je lui parle de switchs, de routeurs, de baies de brassage, d'onduleurs, de bornes Wifi, de fibres optiques, de sous-répartiteurs, de VLAN, de VPN... Au bout de quelques minutes, je remarque le visage un peu contrarié de mon patron. Inquiet, je lui demande si je manque de clarté dans ma présentation.

Il me répond : "Zythom, quand je vous pose cette question sur votre réseau, je parle de votre réseau relationnel. Les contacts que vous avez avec vos homologues, localement, régionalement etc.".

Silence gêné.

"Ah. Mais votre prédécesseur me demandait plutôt de travailler seul pour être en avance sur nos concurrents. Donc, mes contacts avec mes homologues sont très limités".

Sa réponse a changé ma vie : "Zythom, vous allez discuter avec vos homologues, échanger, vous déplacer. Je veux que vous intégriez tous les réseaux relationnels de votre domaine, avec l'idée que l'on progresse plus vite ensemble que seul dans son coin."

Je n'ai jamais cessé depuis d'appliquer cette règle, et si j'ai un conseil à donner à toutes les personnes qui me lisent : essayez.

J'ai rencontré énormément d'experts dans ma vie : d'abord comme chercheur, puis comme enseignant, puis comme expert judiciaire, comme DSI, comme pilier de bar, et enfin comme blogueur. J'en ai vu des brillants, des fiers, des qui aiment les projecteurs, la lumière. Ceux-là sont pour la plupart des solitaires. Et il y a ceux qui arrivent à partager leurs savoirs, leurs succès comme leurs échecs.

Il a toutes sortes de réseaux d'échanges (conférences, listes de diffusion, clubs, associations, compagnies, réseaux sociaux, blogs...) mais je vais vous parler celui qui m'a fait gagner le plus de temps : le réseau des pairs.

Le réseau des pairs est plus communément appelé "communauté de pratique" en théorie de l'éducation. Voici ce qu'en dit Wikipédia :
Selon Lave et Wenger (1991), par qui le concept de communauté de pratique est apparu, et Kirschner and Wopereis (2003), une communauté de pratique est constituée de groupes d’individus engagés dans la même occupation ou dans la même carrière. Ces individus interagissent sur une base continue en vue de maîtriser et d’améliorer les savoirs et savoir-faire de leur domaine d’intérêt. Ainsi, la participation par qui l’apprentissage se déploie, demeure un élément moteur dans une communauté de pratique et revêt un double sens d’implication et d’engagement. Lave et Wenger (1991) désignent cette forme d’apprentissage par Legitimate periphiral participation, qui décrit l’investissement du membre au sein de cette communauté, du stade de noviciat jusqu’à sa pleine reconnaissance par ses pairs. L’engagement mutuel, l’entreprise conjointe et le répertoire partagé sont parmi les caractéristiques importantes des communautés. On retrouve les communautés de pratique dans les structures informelles.
Comme je n'ai pas la prétention de théoriser ce domaine, je vais simplement partager avec vous ma modeste expérience : quel que soit votre métier, je vous conseille de prendre contact avec un groupe de personnes ayant les mêmes préoccupations et qui sont d'accord pour partager leurs connaissances.

Exemple 1 : A force de fréquenter des salons informatiques dans ma région, j'ai fini par rencontrer des responsables informatiques avec qui j'ai sympathisé. D'abord par des discussions informelles, puis autour d'une table dans un bar. "Et si on se voyait plus souvent entre nous pour discuter de nos métiers ?". L'idée était lancée et a abouti à la création d'un club de DSI local où l'on échange autour de nos idées, de nos problèmes, de nos projets, de nos fournisseurs, de nos coûts, de nos utilisateurs, de nos organisations métiers... Après chaque réunion, je ressors avec plein d'idées, d'envies, de solutions. Je gagne un temps colossal sur la majorité de mes projets !

Exemple 2 : Lorsque je me retrouve face à un problème que je ne sais pas résoudre dans une expertise judiciaire, après avoir cherché de manière approfondie une solution (histoire quand même de ne pas être trop ridicule si la solution est évidente), j'ai la chance de pouvoir solliciter l'aide confraternelle d'experts judiciaires sur une liste de diffusion spécialisée. Face à un problème qui me semble insurmontable, il y a très souvent quelqu'un qui s'est trouvé face au même problème et qui a trouvé une solution qu'il accepte de partager. Bien entendu, je réponds de même si j'ai moi-même quelque chose à apporter. Nous n'avons rien inventé, ce type de forum / liste de diffusion existe depuis la création d'internet.

Par ce billet, je voudrais remercier toutes les personnes qui, à un moment ou à un autre, m'ont aidé par leurs conseils ou leurs mises en garde. Que ce soit par un commentaire sous un billet du blog, un tweet, un email ou un coup de téléphone. Et aussi toutes celles et ceux avec qui j'ai pu discuter dans le "social event" d'une conférence (SSTIC/JRES/PSES ).

Par ce billet, je voudrais encourager les nerds, les geeks un peu solitaires, à surmonter leurs égos, leurs craintes du ridicule, leurs phobies relationnelles éventuelles, et à faire l'effort de rencontrer des personnes partageant leurs passions. Après tout, ce n'est pas comme si l'on manquait d'associations, de projets communautaires, de forums, de conférences...

Plusieurs conseils encore : soyez tolérants. Tolérance aux noobs, aux autres, à celles et ceux qui sont différents ou qui pensent différemment. Écoutez les idées des autres jusqu'au bout. Ayez le courage de poser des questions, de communiquer le plus clairement possible avec les autres, afin d'éviter les malentendus, les conflits. Ne sur-réagissez pas : ce que les autres disent et font ne sont qu'une projection de leur réalité et de leurs propres rêves. Lorsque vous êtes immunisés contre les opinions et les actes d'autrui, vous n'êtes plus la victime de souffrances inutiles. C'est certainement le point le plus difficile, sur lequel j'ai le plus de progrès à faire.

Ces conseils valent pour les réunions, mais aussi pour la vie en général.

04 avril 2018

20 ans d'expertises judiciaires

Dans quelques mois, je vais fêter mes 20 ans d'inscription sur la liste des experts judiciaires de ma Cour d'Appel.

20 ans...

J'ai rapporté ici sur ce blog quelques uns de mes "rapports d'étonnement" et quelques une de mes anecdotes (romancées bien entendu ;-). Deux décennies de contacts avec la justice et les justiciables, avec les policiers et les gendarmes, avec les avocats et les huissiers, avec les greffiers et les magistrats, avec Yéléna...

J'y ai perdu le sommeil à cause de l'horreur des images et des films de pédopornographie, de guerre et de massacres, pauvre petit être sensible sans les filtres des reporters ni la préparation des hommes et femmes d'action (soignants, pompiers, urgentistes, militaires, etc.). Horresco referens...

J'étais seul dans mon bureau face aux défis techniques des missions données par les magistrats. J'ai appris à trouver la petite aiguille dans la botte de foin du disque dur, à décrypter les données cachées, à retrouver les mots de passe utilisés. J'ai réussi à surmonter mes angoisses de pannes des scellés, de modifications de preuve par inadvertance, de pertes de données, de mauvaise interprétation de ce que je voyais. J'ai apprivoisé la complexité administrative dans laquelle est jetée le collaborateur occasionnel du service public (pas toujours très claire).

Quand j'ai été admis à l'inscription sur la liste d'experts judiciaire de ma Cour d'Appel, j'avais 35 ans. J'étais alors le plus jeune expert judiciaire en informatique de France \o/. Le suivant dans la liste avait 30 ans de plus que moi... Je trouvais ça lamentable, surtout en matière informatique. J'approche maintenant des 55 ans, et je me demande s'il est bien raisonnable de continuer... Toute ma vie, j'ai assisté, et participé activement, au développement de l'informatique. J'ai travaillé comme chercheur en intelligence artificielle, j'ai enseigné, j'ai développé un système d'information, j'ai expertisé des machines, des systèmes, des organisations, j'ai contre-expertisé des rapports d'expertise...

Je refuse de considérer que je suis trop vieux. J'ai encore tant de domaines à explorer : TensorFlow, le calcul parallèle, la sécurité informatique avec ses mystérieux SOC, SIEM, CSIRT et autres joyeusetés, les outils forensics, les nouvelles règles du jeu (LPM, RGPD...).

Professionnellement, je gère à peu près la même équipe depuis 25 ans, date à laquelle j'ai rejoins la startup où je travaille encore aujourd'hui, startup qui est devenue une belle et grande école d'ingénieurs. Mais la transformation numérique qui brasse en profondeur les processus de l'entreprise s'accompagne d'une charge de travail et de responsabilités qui ne fait que s'accroître et pour laquelle je sens que mes épaules deviennent insuffisantes : choix des serveurs, des actifs réseaux, des routeurs, des plateformes de virtualisation, des clouds, des accès internet, des outils de supervision, des systèmes d'exploitation, des câbles réseaux, des fibres optiques, des ordinateurs fixes, des ordinateurs portables, des tablettes, des bornes Wifi, des systèmes d'impression, des systèmes d'affichage, de vidéoprojection, de visioconférence, des bases de données, des logiciels métiers, des portails, des parefeux... et de toute la sécurité qui va avec ! Les ingénieurs informaticiens généralistes vieillissent mal...

Mais le côté le plus dur, ce sont les expertises judiciaires. Les techniques deviennent de plus en plus complexes, et le côté artisanal de ma pratique d'expert m'interroge de plus en plus (lire ce billet sur le sujet). J'ai maintenant peur de ne plus être à la hauteur quand on me propose une mission d'assistance à huissier de justice : quel est le matériel sur lequel je vais tomber, quelle quantité de mémoire de stockage disque, quelles technologies, quels systèmes ? Quel sens cela a-t-il quand on commence à refuser des missions ? Je refuse de devenir un expert judiciaire "carte de visite" pour alimenter ma clientèle d'expertises privées. Je pense qu'il va bientôt être temps de jeter l'éponge, et de laisser la place à de jeunes experts : il est probable que je ne demanderai pas le renouvellement quinquennal de mon inscription sur la liste des experts judiciaires. Il faut savoir partir dignement, et au bon moment. Les cimetières sont remplis de personnes qui se croyaient indispensables.

Je vais me concentrer sur mon activité professionnelle, m'encadrer de forces vives, devenir un meilleur manager, et essayer de rester en contact avec la technique. Je vais continuer à grandir avec l'entreprise qui voudra bien encore de moi. A la maison, je vais remplir mes soirées de TensorFlow et de CUDA, de OpenVAS et de ELK, de Tor et de Shodan... Je compte bien tenir encore 15 ans. 70 ans, quel bel âge pour partir à la retraite ;-)

Le ton de ce blog va sans doute changer.
Mutatis mutandis.